Retraites, l’impossible équation
par jean bruguier
jeudi 28 octobre 2010
Quand l’écologie se mêle au débat.
Une nouvelle réforme du système de retraite est en cours. Désagréable pour l’immense majorité des français, discutée, âprement critiquée jusqu’à aboutir au point de blocage que nous connaissons ce jour. Mais si tout le monde semble d’accord pour admettre qu’il y a crise prévisible du financement de ce mécanisme de solidarité intergénérationnel, bien peu tente de voir ce qu’annonce cette crise. Essayons d’y voir un peu plus clair.
Qu’est ce que ce projet gouvernemental ? D’abord une réforme qui respecte les stratifications de la société française et de ce fait laisse en place un système particulièrement injuste.
Pour quoi un euro cotisé génère-t-il ici moins d’un euro reversé et trois ou quatre là ? Pourquoi un chômeur de longue durée contrôlé par Pôle Emploi (et donc assigné à résidence hors cinq semaines par an) verra-t-il, après des années de travail, ses trimestres chômés pris en compte s’il est sans ressources financières, et pas du tout s’il est marié(1) ou s’il a quelques revenus ? Pourquoi les règles de réversion entre conjoints sont-elles différentes selon l’appartenance au secteur privé ou au secteur public ? Pourquoi, pourquoi ? Il y a de multiples pourquoi, dix pages n’y suffiraient pas.
Qu’est-ce qui peut alors justifier que les pensions soient calculées si différemment et en dehors de toute prise en compte d’une quelconque pénibilité ou d’une distinction fondée sur l’utilité commune(2) ? Rien au fonds, rien si ce n’est l’égoïsme des groupes sociaux et l’incapacité du pouvoir politique à faire prévaloir l’idée de justice. La nuit du Quatre-Août est loin et la remarque de Michel Rocard sur le caractère politiquement explosif de ce dossier bien présente(3). Incidemment ce point est à noter pour tous ceux qui prévoient de grands changements à venir dans notre façon de vivre dans les décennies qui viennent afin de tenir compte de la crise écologique à venir : comment la France pourra-t-elle aborder sereinement cela et s’adapter à un nouvel ordre écologique avec des crispations sociales et des injustices aussi criantes ?
Qu’est ce encore que ce projet gouvernemental ?
Une réforme à vision limitée. C’est une réforme dont l’objectif premier est de décaler l’échéance de la crise de paiement de 8 ans seulement(4) ; elle ne peut être que la première marche vers un régime encore plus sévère.
De plus, c’est une réforme qui signe la fin d’un principe - celui qui faisait que les retraites des salariés étaient l’affaire des salariés et des entreprises - en introduisant le recours à l’impôt ; encore un exemple de notre tendance à toujours rechercher des équilibres dans un cercle toujours plus grand, à repousser la recherche de l’équilibre dans un secteur précis(5), ce qui facilite le report des échéances et des décisions difficiles au prix d’un déséquilibre bien plus grand à terme, intégrant en lui-même une logique de faillite majeure. Nous ne sommes pas ici dans le pragmatisme, mais seulement dans la courte vue faisant fi des conséquences à long terme.
C’est aussi une réforme qui fait l’impasse sur la lassitude profonde d’une grande partie des gens qui travaillent ; ils pourraient encore travailler mais ils ne le veulent plus, ils n’en peuvent plus, fatigués de trop de stress, de trop de mépris, de si peu de récompenses, mêmes symboliques, pour un travail estimable et bien fait(6). C’est une réforme qui oublie la nécessité profonde de changer le travail et la façon de l’exercer et de le vivre.
S’il est tentant d’accuser l’actuel gouvernement de manquer de courage et de vision à long terme, il n’est pas inutile de voir que majorité comme opposition appuient systématiquement leur calcul et leur prévision sur un taux de croissance retrouvé. Quand on parle retraite, on parle croissance du PIB et on oublie tous les beaux discours sociétaux sur un autre modèle ; on est là entre gens sérieux et l’argent doit rentrer. Et c’est là que les choses deviennent intéressantes.
Car longtemps nos politiques et une bonne partie des décideurs ont voulu croire que la croissance économique pourrait pallier au déséquilibre démographique grandissant, déséquilibre dû à la fois à l’augmentation du temps de retraite (de seulement quelques années à plus de deux décennies) et au ralentissement de la croissance démographique (un pays comme la France ne peut voir sa population augmentée de 50% tous les 60 ans comme nous l’avons vécu depuis la fin de la seconde guerre mondiale) ; et ce sans compter aussi la réduction du temps de travail effectif avec des études de plus en plus longues partagées par une part de plus en plus importante de la jeunesse.
Car la retraite à 60 ans par répartition, c‘était d’abord et surtout un pari sur une croissance économique forte et durable, suffisamment importante en tout cas pour que la part grandissante de la richesse nationale orientée vers les retraités soit indolore pour les actifs. Autrement dit notre système de retraite est fondé sur une solidarité intergénérationnelle qui ne peut fonctionner que si sa perception est masquée par une croissance continue du gâteau à partager ; en un mot dans notre société la solidarité telle que nous l’avons conçu n’est économiquement possible que si son poids relatif reste mesuré.
Autrement dit, le système de retraite tel qu’il a été conçu ne peut fonctionner que si la croissance du PIB est au rendez-vous ; les planificateurs de l’époque le savaient d’ailleurs fort bien, la démographie n’offrant que peu de surprises. Comme le dit Alfred Sauvy, « la démographie est une science fort simple qui consiste à prévoir que des enfants de douze ans auront vingt ans, huit ans plus tard ». Dés lors que cette variable nécessaire de l’équation de notre système de retraite ne se décrète pas et qu’elle joue l’Arlésienne, le montage si généreux s’effondre.
Dans ce cadre, la crise du système actuel de retraite n’est pas une simple crise d’ajustement lié à un déficit démographique momentané, c’est un effet du caractère impossible de la croissance économique telle que nous l’avions imaginée et dont nous avons pourtant impérativement besoin(7) pour maintenir vaille que vaille notre système à flot. Si nous jouions aux échecs, nous dirions que nous sommes mat. Concrètement, il n’y a plus maintenant comme perspective pour l’immense majorité qu’un travail stressant et fragmenté qu’il faudra tenir jusque vers les 70 ans(8) pour recevoir une retraite de misère rongée par des mécanismes d’indexation fallacieux. Ou prévoir une taxation des actifs propre à les décourager. Sans doute aura-t-on un mix des deux solutions.
Derrière l’effondrement, la tromperie ?
Allons plus loin encore. Cette crise du système des retraites, c’est un des premiers signes d’un effondrement qui court déjà.
Effondrement moral d’une démocratie tant prisonnière de ses lobbies et groupes de pression qu’elle est incapable de mettre en place une réforme socialement juste.
Effondrement comptable d’un système qui avait compté pour bien fonctionner sur une croissance démographique perpétuelle et une croissance économique forte et sans faille. Or ni l’une ni l’autre ne sont possibles dans une France et un monde finis. Aujourd’hui le redéploiement de l’économie mondialisée nous empêche de faire les taux de croissance du PIB prévus. Demain, c’est la question écologique qui, en limitant la poursuite de notre croissance démographique et en remettant en cause notre modèle de fonctionnement économique basé sur une prédation incontrôlée et une dégradation systématique du biotope dans lequel nous évoluons, fait voler in fine en éclat ce beau droit à la retraite que nous avions cru construire.
Beaucoup d’auteurs qui se sont penchés sur ce sujet des retraites ont évoqué la tromperie et le mensonge dès les années 90. Faut-il citer Michel Godet, Sophie Coignard et Alexandre Wickham, Christian Saint-Etienne, Jean-François Revel, Michel Raffoul, Philippe Manière(9) ? Ils nous ont tous mis en garde sur nos ‘droits’ à la retraite, si peu acquis !
Mais c’est d’une autre tromperie dont je voudrais parler, une tromperie qui n’a pas d’auteur précis, mais une tromperie qui a accompagnée la transformation de notre vieux pays en société de consommation(10), basée sur une généralisation du salariat, le développement du travail de bureau et l’urbanisation. En une chanson, c’est ‘La montagne’ de Jean Ferrat qui raconte si finement la mutation de notre société dans la seconde partie du siècle dernier.
S’il s’agissait de séduire les gens, de les faire adhérer à la société de consommation, avouons qu’on ne s’y serait pas pris autrement.
En laissant croire, entre autres, à un système de retraite qui pèserait peu sur les actifs tout en permettant de partir à 60 ans et en espérant sérieusement vivre jusqu’à plus de 90 ans. Avec la crise et la réforme en cours, c’est ce rêve qui s’effondre et comme le résume bien Jean-Luc Mélenchon la fin de ce rêve « c’est la fin d’un monde, c’est la fin d’une manière de vivre et c’est la fin des jours heureux ». Ce rêve, il n’a fonctionné depuis 1945 que grâce à une longévité moindre qu’aujourd’hui, à des montants faibles de retraites jusqu’à la fin des années 70, et à une double croissance économique et démographique impossible à tenir dans la durée ; encore faut-il rappeler que ce rêve fonctionne à crédit depuis une bonne quinzaine d’années ! Ce rêve n’aura duré en fait qu’une génération à l’échelle de l’histoire, juste le temps d’installer en profondeur la société de consommation avec l’assentiment des gens.
Et comme la magie de la retraite facile aurait pu ne pas suffire, le mythe d’un pouvoir d’achat toujours meilleur a été activé en laissant notamment croire à une nourriture abondante et pas chère. Rappelons-nous, la nourriture jusqu’au milieu du XXème siècle ça coûtait cher et c’était un poste primordial dans le budget des ménages ! Avec l’industrialisation de l’agriculture, intrants chimiques, antibiotiques à tout va et camps de concentration pour nos animaux d’élevage, le prix de la nourriture a baissé(11) : steak et saumon pour tout le monde et du pouvoir d’achat pour financer vacances, voyages, sorties et autres produits à la mode. Nourriture abondante et pas chère certes, mais il y a un détail qui tue : cette nourriture est assise sur un mode de production non pérenne(12) et en plus elle n’est pas saine ; avec ses pesticides et ses molécules incertaines elle nous empoisonne(13) après nous avoir fait grossir inconsidérément, nous et nos enfants. Comme en matière de retraite, le visage peu avenant de la société de consommation se découvre peu à peu.
Tout ceci n’était qu’illusion. Abondance factice et croissance matérielle incessamment poursuivies ne sont que les conditions nécessaires pour que le mensonge d’une société de facilité, sans effort sans transmission et sans respect, perdure encore un peu … nous aussi nous vivons la société du mensonge déconcertant(14).
Cette histoire, c’est un peu comme s’il y avait eu à la sortie de la seconde guerre mondiale un pacte faustien. Peu de personnes avaient réellement envie de travailler dans un bureau sous les ordres d’un petit chef(15), de manger du poulet aux hormones et de rentrer le soir dans son hlm. Mais il y avait une envie de sécurité bien compréhensible après deux guerres mondiales qui avaient vu la ruine de la plupart des agents économiques, et un désir d’accès aux nouveaux biens perçus comme urbains qu’étaient alors le frigo le lave-linge et la voiture. Alors le calcul est vite fait, ok pour une grosse trentaine d’années d’un travail salarié pas si plaisant mais propre, à la grande ville, et après, à nous la belle vie, les vacances perpétuelles et le retour au pays !
Et maintenant que nous voulons revenir de ce pacte faustien, le diable ne veut pas lâcher sa proie.
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(1) dans le cas où le conjoint travaille et/ou dispose de revenus suffisants, l’ASS (l’allocation spécifique de solidarité) n’est pas versée ; or il est nécessaire de recevoir celle-ci pour valider les trimestres chômés.
(2) pour reprendre les termes de l’article 1 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, 1789.
(3) remarque faite à l’occasion de la sortie du Livre blanc sur les retraites, la Documentation française, 1991
(4) les projections les plus sérieuses mettent en avant le fait que les déficits du système de retraite reviendront dés 2018. Sans compter que les hypothèses économiques retenues n’intègrent pas une persistance de la crise économique apparue en 2008 et tablent sur une croissance retrouvée.
(5) ce mécanisme qui consiste à rechercher un équilibre au sein d’un ensemble toujours plus grand est l’exact opposé du principe ‘Small is beautifull’ tant prisé par les écologistes de la première heure et qui suppose de régler les problèmes au plus prés de leur fait générateur. En ce sens on peut légitimement s’étonner de la position politique des verts français qui souhaitent un recours encore plus massif à l’impôt, même si dans leur esprit il s’agit de taxer les ‘riches’.
(6) cf. les considérations de Charles Péguy sur l’amour par l’ouvrier du travail bien fait, in L’Argent, Equateurs parallèles, 2008
(7) ‘C’est 10% de croissance qu’il nous faudrait’ in Retraites le mensonge permanent, Gérard Maudrux, Les belles lettres, 2000, p. 11
(8) nous sommes déjà à 67 ans pour percevoir une retraite proportionnelle sans décote (dite improprement à taux plein) pour tous ceux qui auront une carrière heurtée ou fait de longues études supérieures ; le tour de vis prévisible à l’horizon 2018 n’aura plus que trois ans à ajouter.
(9) Michel Godet, Le grand mensonge, Fixot, 1997 ; Sophie Coignard et Alexandre Wickham, L’omerta française, Albin Michel, 1999 ; Christian Saint-Etienne, L’Etat mensonger, J-C Lattès, 1996 ; Jean-François Revel, La grande parade, Plon, 2000 ; Michel Raffoul, Retraites, la fête est finie, First, 1999 ; Philippe Manière, L’aveuglement français, Stock, 1998.
(10) cette vieille expression de société de consommation est après tout très discutable car elle ne représente que le côté très partiel d’une société complexe ; je l’utilise néanmoins car c’est autour d’elle que s’est cristallisé un refus et une remise en cause des choix de nos sociétés dés la fin des années 60. Et puis, nommer le tout par une partie saillante est une vieille habitude assez partagée …
(11) la part de la nourriture dans le budget des ménages a été divisée par plus de deux et est aujourd’hui inférieure à 15%.
(12) d’une part l’agriculture d’aujourd’hui carbure d’abord et fortement au pétrole, source d’énergie fossile bien provisoire, et d’autre part les pratiques culturales dégradent l’état des terres et favorisent trop souvent l’avancée des déserts.
(13) cf. Dominique Belpomme, Avant qu’il ne soit trop tard, Fayard, février 2007, ou l’émission de FR3 lundi 28 juin 2010, à 20h35, Pièces à conviction ’Assiette tous risques’
(14) voir le très beau livre de Ante Ciliga, Dix ans au pays du mensonge déconcertant, Paris, Champ Libre, 1977 ; le fait de vivre dans une société démocratique ne nous prémunit pas de vivre dans une logique de mensonge d’autant plus déconcertante qu’elle nous mène dans une impasse et que nous le savons. De leur côté, les opposants au système totalitaire soviétique ont aussi et très tôt posé la question de l’écologie, voir notamment Liberté et sacrifice, écrits politiques, Jan Patocka. Éd. Millon, juillet 1993.
(15) voir au sujet des ruses déployées par les salariés pour supporter un environnement hiérarchisé le livre de Michel Crozier, Le phénomène bureaucratique : essai sur les tendances bureaucratiques des systèmes d’organisation modernes et sur leurs relations en France avec le système social et culturel, Le seuil, 1963