Sarkozy, tel un Kadhafi républicain qui a perdu le sens de l’Histoire

par Bernard Dugué
lundi 28 février 2011

Les interventions médiatiques peuvent paraître manipulatrices au vu du verbe pratiqué par les professionnels de la parole que sont les politiques. Néanmoins, le jeu peut se révéler contre-productif pour le pouvoir en place qui certes, se maintient en place mais perd la face aux yeux des populations. Pas plus Ben Ali, que Moubarak ou récemment Kadhafi n’ont réussi à embobiner le peuple, excepté la minorité de fidèles, le plus souvent dévots patentés du système comme le sont les cohortes d’imbéciles inhérentes à toute société, le reste étant composé de gens intéressés et arrosés par le pouvoir. Il y a une semaine, nous avons pu voir l’image surréaliste d’un Kadhafi sortant d’une vieille caisse automobile affublé d’un immense parapluie. Une scène grotesque visant à persuader le peuple libyen qu’il était encore le chef et le souverain d’un pays au bord du chaos, parvenu au terme de son parcours, pénétré de toutes ses contradictions et notamment celle opposant le régime au peuple. Les régimes ont toujours eu comme premier souci la conservation du pouvoir et la légitimation de leur position au centre du contrôle de la société. A l’époque contemporaine, l’image sert la légitimation mais l’image est à ce point cruelle qu’elle peut desservir celui qui en use en position de faiblesse ou de délicatesse, quelque part en équilibre dans un moment en suspension de l’histoire où le mur du temps dessine des figures rhétoriques décalée alors que le pouvoir tente maladroitement de reprendre la maîtrise après avoir tant attendu…

Bref, la prestation de Sarkozy sur les quatre chaînes publiques ressemble étrangement aux apparitions de Kadhafi à la télévision libyenne. Il ne manquait que le parapluie à Sarkozy pour signer ce moment surréaliste de mise en scène d’un pouvoir politique français qui a perdu le sens de la société, se trouve désarçonné par quelques fautes impardonnables d’une ministres au Quai d’Orsay mais sans grande importance, sauf la fronde médiatique et politique qui s’en suivit. La France n’est pas dans une situation insurrectionnelle. Excepté dans les consciences qui se sont insurgées de voir MAM copiner avec les dictateurs. Certes, cela fait depuis des décennies que cela se passe, comme cela fait des décennies que les dictateurs règnent dans les pays arabes. Mais cette fois, la révolution arabe aura eu raison du temps. La coupe était pleine mais le colonel Kadhafi a décidé de se maintenir au pouvoir et de renforcer le pire de sa politique passée, pour ne pas perdre la face et surtout pour ne pas perdre la partie. Tel est le lot des tyrans et autres dictateurs qui ne supportent pas de perdre et cela représente un des éléments les plus fondamentaux de la psychologie du pouvoir. Une science assez bien fournie mais peu usitée excepté dans les cercles savants. Le bon peuple n’a pas à savoir ce qui se passe dans le psychisme des gouvernants qui oeuvrent parfois pour l’intérêt public et aussi étrangement que cela puisse paraître, contre l’opinion publique qui se trompe, ou alors bien souvent, oeuvrent pour leur propre compte, leur narcissisme, leur survie politique, leur acharnement à gagner la partie. La victoire, comme le savait Hermann Broch, est la quête essentielle des dictateurs, de Hitler à Staline en passant par Kadhafi.

Nonobstant les immenses décales de culture et de régime, l’intervention de Nicolas Sarkozy à la télévision laisse un étrange goût de prestation improvisée, plus proche des apparitions surréalistes d’un Ben Ali ou Kadhafi que des conférences pénétrées d’intelligence d’un Barack Obama. On dirait un dirigeant aux abois, pris à la gorge non pas par une révolte de la rue mais une anodine fronde contre une de ses ministres, prise en indélicatesse avec la morale politique. A la différence de Kadhafi archebouté sur son passé, Sarkozy a délicatement retourné sa veste et loué les révoltes populaires, signant une fois de plus sa figure de Janus que les analyses manichéens ignorent. Mais sur la forme, l’intervention de Sarkozy laisse cet étrange saveur d’une prestation décalée, controuvée, posture de circonstance servant à soigner le pouvoir plus qu’à préparer l’avenir. La diplomatie musclée grâce à Juppé, c’est vrai mais c’est tout aussi vain que l’invite de Kadhafi à dynamiter l’opposition en musclant la meute des partisans avec l’appui des milices. Sarkozy est à la fois décalé et proche des réalités. C’est ce qui tranche avec le comportement linéaire des dictateurs. Nous avons vu deux figures de Sarkozy à la télé, celle du président voulant coller aux événements et celle du chef voulant recoller les morceaux d’un pouvoir écorné par la fronde contre MAM et la diplomatie. Bref, pas une tragédie mais une comédie. Jouée avec les rouages médiatiques. Le parapluie surréaliste pour Kadhafi, la bienséance protocolaire pour Sarkozy. Mais au fond, deux dirigeants en perte de contact avec l’Histoire et qui tentent de recoller au temps. Dieu merci, la France n’est pas la Libye et le tragique est remplacé par la comédie. Un président faisant une apparition de sept minutes pour ne rien dire, excepté le mode d’emploi de la conservation de son pouvoir largement rendu illégitime par trois ans d’égarements et d’affaires mais sans insurrection populaire excepté la crise de nerf médiatique qu’on peut comprendre bien qu’elle soit vaine. L’Histoire ne retiendra pas les apparitions médiatiques de Kadhafi ou de Sarkozy, mais elle en tirera quelques enseignements sur l’autisme des dirigeants qui cherchent désespérément à sauver leur mise. Comme si la politique n’avait pas varié dans ses ressorts depuis les écrits de Machiavel.

En voulant remanier au prétexte de prendre en compte les révoltes arabes, Sarkozy se pose en anti-Kadhafi mais les images et la sophistique ne trompent pas. Sarkozy ressemble un peu à Kadhafi aux abois bien qu’il déploie tant d’efforts pour s’en démarquer en instrumentalisant des révoltes populaires qu’il aurait contribué à mater si le vent de l’Histoire avait été en la faveur des forces en puissances. Je sais, c’est un procès d’intention mais je n’ai aucune raison de croire à la sincérité de Sarkozy qui n’en reste pas moins un homme politique fort habile et intelligent. Pas plus que je n’ai d’élément pour mesurer les secousses de l’histoire et les problèmes réels qui risquent de se poser en cas d’un déferlement de réfugiés du Maghreb. Au bout du compte, ce n’est pas avec joie qu’on pointe les faiblesses de Sarkozy. C’est même inquiétant. Le système ne se porte pas bien. Ce qui justifie le parallèle facétieux établi entre Sarkozy et Kadhafi. Deux pays en difficulté. Mais il est préférable d’être en France, là où les problèmes relèvent du cirque politicien. Sans parapluie.


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