Se faire maître !

par Jacques-Robert SIMON
samedi 5 octobre 2019

Enfouis, ensevelis, noyés, engloutis sous les principes appris dès le plus jeune âge dans sa famille ou à l’école, on met quelque temps à s’apercevoir que les puissants ne résonnent pas ainsi et que seuls importent pour eux les rapports de force.

 Les relations internationales basées sur une quasi-libre circulation des biens et des capitaux ont fait passer au deuxième plan dans les médias les rapports de force militaires et religieux qui primaient jusqu’alors. Ceci reflète-t-il une réalité ? 

 Commençons par les Etats-Unis d’Amérique. Leur histoire impériale commence il y a peine un siècle. L’émergence date de la seconde guerre mondiale qui a fait quelque 60 millions de morts dont 400 000 américains, 27 millions de soviétiques et 15 millions de chinois (entre autres). À compter de ce jour, les Etats-Unis furent considérés comme porteurs des libertés bases de la Démocratie et comme les meilleurs défenseurs contre les fascismes bruns, rouges ou incolores. La supériorité militaire et économique des USA était tellement énorme, qu’elle ne manqua pas de s’imposer par la force (guerres de Corée 1950, interventions en Iran 1953, au Guatemala 1954, en Indonésie 1958, au Liban 1958, au Guatemala 1960, à Cuba 1961, guerre du Vietnam 1961, opération au Cambodge 1969, aide à un coup d’état au Chili 1973, aide des moudjahidines en Afghanistan 1979, aide militaire au Salvador 1980, soutien aux contras au Nicaragua 1981, bombardement en Lybie 1986, bataille contre l’Iran 1988, soutien aux Philippines 1989, guerre contre l’Irak 1991, intervention en Somalie 1992, en Macédoine 1993, en Haïti 1994, en Bosnie 1995, de nouveau en Irak en 1998, bombardement au Soudan 1998, intervention au Kosovo et au Timor oriental 1999, en Afghanistan 2001, guerre d’Irak 2003, attaques aériennes au Pakistan 2004, intervention en Haïti 2004, en Somalie 2006, en Libye 2011, en Syrie 2014... La loi du plus fort implique la démesure, ceci n’a rien d’étonnant, ce qui est plus nouveau c’est l’aire visée par le nouvel empire. Le premier empire colonial français à son apogée en 1754 faisait 8,1 millions de km ; des empires encore plus vastes existèrent au cours des siècles (Abbasside 750, Mongol 1279, Yuan 1310, Espagnol 1740, Qing 1790, Portugais 1815, Russe 1866, Britannique 1922). L’empire du nouveau monde tend lui à s’étendre à l’ensemble de la planète (150 millions de km2 de terres émergées).

 L’empereur, quel qu’il soit, veut que les peuples soumis lui ressemblent, aux siens, il ne peut être que le modèle à suivre. Tous les moyens doivent être utilisés pour transformer les sauvages en sujets civilisés. Le mécanisme classique de domination est de commencer par convertir les élites étrangères à ses propres idéaux afin qu’elles répercutent la ‘bonne pensée’ à leurs ouailles. L’empereur du nouveau monde ne s’y prend pas de cette façon, ou du moins pas seulement de cette façon : il fomente, il sournoise, il met en œuvre des rets où se prennent les malveillants. Il fait savoir aux classes moyennes qu’elles subissent une mal gouvernance à cause d’un système proto-bolchevique autoritaire et athée qui ne permet pas la mise en place de la démocratie impériale, seule porteuse des valeurs libérales (en fait néo-évangéliques). Les coups de force utilisés par le passé (proche) ont fait place à une méthode plus raffinée : les émeutes de la Liberté. Les sociétés de consommation ont fait naître une société du spectacle puis des réalités inexistantes (ou virtuelles). Des troubles sont engendrés, des complots sont organisés, des jacqueries sont favorisées, une coalition des mécontents est encouragée, non pas pour renverser le dirigeant dérangeant mais pour le tirer vers la tyrannie. D’abord pour sauver son pays, ensuite pour se sauver lui-même, d’homme d’autorité, il devient autoritaire, puis un despote infréquentable mis au ban des nations. Il n’y a plus qu’une question de temps pour que l’empire reprenne son emprise au nom des Droits de l’Homme.  

 Un explorateur au Groenland arriva, après plusieurs jours de skis tout en tirant un traîneau, à proximité d’un petit village inuit. Les premières choses qu’il pût distinguer parmi cabanes et maisons furent un Pizza Hut et un Kentucky Fried Chicken. Est-il encore nécessaire de s’interroger le succès planétaire du nouvel empire ? Il est plus intéressant de cerner par quels moyens les peuples conquis essaient de conserver une part de souveraineté. 

 La religion du cœur de l’empire est l’évangélisme qui privilégie la rencontre individuelle avec le Christ ; il regroupe de l’ordre de 30% de la population des Etats-Unis. Les évangéliques ou fondamentalistes sont un peu plus de 600 millions dans le monde. Ils professent pour l’essentiel la grandeur des Etats-Unis et des valeurs qu’ils portent : la responsabilité individuelle, la contention de l’État à l’essentiel, le respect de la liberté économique. Pour les affronter les catholiques sont présents dans presque tous les pays du monde avec plus de 1,2 milliard d’adeptes. Après des errements mystiques qui servaient les pouvoirs en place, les plus hautes autorités ecclésiastiques ont maintenant clairement opté pour un Dieu-Amour, ce qui exclut les haines, les exclusions mais aussi les marchands d’armes et les inégalités : « Ils n’accueillent même pas les réfugiés qu’ils créent par leurs propres guerres. ». Il s’agit donc bien d’un choc frontal avec l’Empire dont les innombrables médias ne font pas mention, médias d’autant plus nombreux qu’ils relatent tous la même chose avec une parfaite unité de temps, de lieu et d’inaction. À noter également que si l’allant quasi-révolutionnaire des plus hautes autorités du Vatican ne fait aucun doute (et correspond à son cœur de métier), le même enthousiasme ne se retrouve pas, ou très partiellement, au sein de la communauté catholique souvent abritée sous le couvert d’intérêts plus terre-à-terre. 

 Le monde islamique, divisé dès l’origine en Chiite et Sunnites, regroupe environ 1,8 milliards de personnes, il a suivi une évolution presque parfaitement inverse à celle de l’église catholique se rapprochant plutôt que se détachant d’un intégrisme sans failles. La principale caractéristique actuelle du monde musulman provient du fait qu’il n’a pas pris part à la révolution industrielle pour des raisons pratiques et religieuses. Après une vague de dirigeants qui souhaitaient mettre à niveau les savoirs et les connaissances des fidèles, une régression vers un culte rigoriste et simplificateur s’est opérée, isolant presque totalement la communauté musulmane du monde dit moderne, en fait occidental. Un immense sentiment de frustration et de ressentiment a conforté le rejet de la modernité et a conduit à privilégier le paraître vertueux sur la foi et le respect de l’autre. D’immenses fortunes amassées grâce aux besoins énergétiques du monde ont permis l’infiltration de certains secteurs des pays occidentaux afin de donner une image présentable au moyen âge sous-jacent. La création de l’État d’Israël a été également ressentie par beaucoup de musulmans comme une humiliation, mais ce point de cristallisation ne fait que cacher leur incapacité d’entrer en compétition avec les autres régions du monde. 

 Dès 63 av J.-C. et la prise de Jérusalem par les romains, une dispersion du peuple juif à travers le monde (diaspora) se produit. Le mode de transmission de la judéité fit que des communautés peu nombreuses et relativement peu ouvertes sur l’extérieur existèrent de tout temps dans la plus grande partie du monde : bassin méditerranéen, Europe, Inde, Chine, Amériques. De nos jours, la population juive mondiale compte environ 13 millions de personnes dont 40 % vivant en Israël. L’attache d’une quelconque religion avec un quelconque pouvoir conduit inévitablement à une rigidification des dogmes pour la première et un rétrécissement des libertés consenties à la multitude pour l’autre. Une majorité de juifs se dit laïques ou traditionalistes mais il existe aussi de nos jours une forte minorité de juifs orthodoxes ou ultra-orthodoxes (20%). Ces derniers, qui rejettent partiellement la ‘modernité’, ont une fécondité très élevée, environ 7 enfants par femme, à comparer avec 2,3 naissances pour les femmes juives laïques ou peu religieuses. Dans le même temps, la natalité arabe israélienne s’effondre. À terme, la population ultra-orthodoxe devrait atteindre un tiers de tous les juifs israéliens. D’une communauté diffuse de savants ou de lettrés pétillants d’originalité (R. Aron, S. Zweig, K. Marx, P. Levi et tant d’autres) devra-t-on se résigner à ne plus observer que de fidèles lecteurs d’un livre sacré, tout comme le font leurs homologues musulmans avec un autre livre tout aussi sacré.

 L’alliance d’Israël avec l’empire ne souffre aucune équivoque et critiquer l’un c’est critiquer l’autre. Quoi qu’il en soit, deux des trois religions monothéistes sont en phase de forte régression intellectuelle et la troisième souffre de ne pas être suivie par ses fidèles ou est l’objet d’une scission obscurantiste.  

 L’Hindouisme, l’une des plus anciennes religions encore pratiquées, rassemble 1,1 milliard de fidèles principalement dans le sous-continent indien. Cette religion empreinte (normalement) de tolérance et de non-violence n’est pas bornée par un ensemble de concepts philosophiques. Cependant, le pouvoir actuel dans la plupart des Etats de l’Inde impose une idéologie fondamentaliste selon laquelle la nation indienne et la population hindoue ne font qu'un et qu’il n’y a pas de place pour d’autres communautés, en particulier celles liées à la religion musulmane. Les organisations fondamentalistes hindouistes suivent la même ligne politique que Nathuram Godse qui, en 1948, assassina le Mahatma Gandhi trop proche, selon lui, des musulmans. Toutefois, les chrétiens font aussi l’objet de menaces ou de sévices. L’Amour prêchée se transforme là encore en détestation voire en haine.

 Le voisin chinois vit dans un tout autre monde où la foi communiste a remplacé, pour une large part, les religions traditionnelles (culte des ancêtres, bouddhisme, taoïsme…). Cependant une très faible minorité de la population se déclare athée (4%). Les religions se tiennent loin des centres de décision politiques même si des crises ponctuelles (manifestation Falungong, auto-immolations…) peuvent éclater. Dieu en Chine ne se cache pas dans les limbes, il est Président : en 2018, 2958 des 3003 députés de l’Assemblée nationale ont voté une nouvelle disposition de la constitution qui rend possible au Président de rester chef de l’État à vie. Il est également prévu que ‘la pensée de Xi Jinping’ soit inscrite dans cette même constitution. Le caractère autoritaire du système n’a jamais fait aucun doute : il se trouve cependant renforcé par une Présidence à durée indéterminée, un parti unique et des divinités tenues écartées du pouvoir. 

 Reste l’Europe et la France. Chacun a pris en compte la montée des régimes autoritaires dans la plupart des régions du monde et a observé avec inquiétude le raidissement de (presque) toutes les religions. Encore faut-il pouvoir exister dans les inévitables combats qui s’annoncent.

 L’émergence de forces qui constatent un certain abandon des classes dites populaires est visible dans tous les pays d’Europe. Le lien entre les uns et les ‘quelques autres’, qui les rassemblait dans une même Nation, semble s’effilocher : les ‘quelques autres’ ont semble-t-il trouvé des ‘uns’ plus nombreux, moins chers, plus dociles loin des frontières. La France ne peut pas s’appuyer sur des forces surnaturelles pour cimenter un peuple malgré ses inévitables hétérogénéités : plus de 60% des français ne s’identifient à aucune religion. Les dirigeants furent donc en quête d’un Sacré qui puisse leur servir de boussole lors des innombrables prises de décisions inhérentes à tout système organisé. La politique française à partir du nouveau millénaire semble s’être concentrée presque exclusivement sur la promotion des femmes et la protection des minorités (religieuses, ethniques, sexuelles). Personne, ou à peu près personne, ne conteste le fait que l’insulte, la provocation ou de quelconques agressions n’ont pas leur place en France comme ailleurs ; mais le trop important matraquage choque, c’est le caractère frénétique de la dénonciation des phobies qui surprend en semblant oublier d’autres problèmes infiniment plus importants. Cette ligne était-elle l’arme dont la France avait besoin pour se défendre dans l’arène mondiale ? Un parallèle entre le présent et celui qui avait cours dans l’entre-deux guerre offre peut-être un élément de compréhension. La version locale du national-socialisme fut mise en place à Vichy après la signature de l’armistice le 22 juin 1940. Une fondation animée par un Homme de Science de renom avait pour but de fournir les bases rationnelles d’un ‘Homme civilisé’ reconstruit loin des formes avachies qui avaient conduit à la défaite. Pour remédier à la décadence, il fallait tout d’abord restaurer l’ordre sexuel ‘naturel’. En août 1942, le code pénal punit quiconque commettait des ‘actes impudiques ou contre-nature’ avec une personne du même sexe de moins de 21 ans. L’avortement fut passible de la peine de mort. Le projet de constitution de 1941 indiquait que ‘la famille a un chef ; le mari est le chef du ménage, le père le chef de famille’. La politique française post-moderne semble ainsi faire de l’anti-Vichisme l’axe central de ses préoccupations ce qui la mettrait à l’abri du bruit et des odeurs des régimes totalitaires qui montent sans cesse : en luttant contre les effets, on ferait disparaître les causes. ‘On’ sera donc contre la Famille, contre le Travail, contre la Patrie et aussi, pour faire bonne mesure, contre l’église catholique. 

 La vision extérieure est empreinte de la même vision. On parle avec emphase de Droits de l’Homme tout en livrant des montagnes d’armements à des pays qui non seulement n’ont que faire de ces Droits mais qui font tout ce qui est en leur pouvoir pour les faire régresser.

 Les incantation sociétales suffiront-elles pour garder à la France sa dignité ? Les Droits de l’Homme feront-ils le poids contre l’hystérie religieuse ou économique ? Peut-être, mais alors il ne faudrait pas utiliser la même rouerie que ses adversaires : « Les habiles finissent toujours par avoir tort. » 

 


Lire l'article complet, et les commentaires





https://merdekakreasi.co.id/buku/pkvgames/https://merdekakreasi.co.id/buku/bandarqq/https://merdekakreasi.co.id/buku/dominoqq/https://merdekakreasi.co.id/tentang-kami/