Souvenirs brisés

par Cursoux
vendredi 13 février 2026

Longtemps j'ai cru que ce monde-là durerait toujours. Les années de bonheur sont celles de l’enfance et de l’adolescence si l’insouciance n'est brisée par de mauvais démons qui se cachent derrière ceux qu'on aime. Elle m'a quitté avec les premières disparitions. D’autres ont suivi, le temps est assassin. La fin du vert paradis est dans cette brisure qui se produit entre les enfants et leurs grands-parents lorsque ceux-ci disparaissent, sans toutefois qu’elle soit vécue sur le moment comme telle tant les appétences de la vie sont grandes chez les jeunes qui n’en ressentent souvent qu’un frisson, qui se transformera plus tard en une véritable douleur qui grandira pour occuper une place de plus en plus importante dans la conscience.

Quand mes pensées se portent vers ceux-là qui furent ma famille, ce temps passé me submerge, écrase le présent, rend dérisoire le futur. Il a fallu des dizaines d’années, sinon d’oubli du moins d’occultation, pour que ce monde disparu revienne en me frappant comme un boomerang sans me laisser aucune échappatoire, me mettant enfin face à ceux qui m’avaient amené au monde tout au long de mes premières années puis de l’adolescence ; comme dans un tête à tête avec moi-même ma mémoire les ramène, non hélas pour de nouvelles rencontres, mais pour que je témoigne de ce qu’ils furent à travers ce que j’ai vécu avec eux.

Aristote a, le premier, mis en lumière cette fonction de la conscience, cette sensitivité première qui garde une activité propre, alors que les sens sont inactifs, pour produire rêves et souvenirs. Cette fonction mémorielle est liée à la vie organique profonde, si bien qu’elle se poursuit dans l’inconscient ; mais lorsque le souvenir refait surface il est bien difficile de le contrarier, de le réduire, de l’effacer de façon consciente. Au contraire, le poursuivre volontairement permet de retrouver les pièces d’un puzzle, les empreintes de pensées refoulées ou perdues, mais à jamais gravées et qui s’imposent indépendamment de la volonté, ou contre la volonté. Cette activation, volontaire ou non, de la mémoire, Epicure n’en a-t-il pas fait un des moyens d’accéder à chaque instant au bonheur en se remémorant les moments heureux du passé ? Et notamment lorsque l’instant présent est si plein de bruit et de fureur que le bonheur semble impossible. Epicure prétend retrouver ainsi l’ataraxie du sage.

Les détails se superposent, jouxtent ou se mêlent à des événements importants, glissent et s’estompent, fuient puis reviennent en boucle comme dans un rêve ; mais ce n’est pas un rêve, c’est un passé bien réel qui est là et ressort intact, consciemment et inconsciemment, formé de ces minuscules détails qui divisent à l’infini ce retour au passé formant une mémoire trop lourde pour se perdre dans un carpe diem solitaire et égoïste. C’est une force souterraine qui dormirait dans le moi profond cher aux psychanalystes, qu’inconsciemment parfois on tente d’oublier pour ne pas être face à des souvenirs qui feraient jaillir des sentiments trop forts et dérangeants dans un présent agité de mille et une préoccupations ; ou dissoute dans un passé qu’on aurait voulu définitivement oublier pour pouvoir se perdre complètement et définitivement dans le présent.

Je le sais maintenant, et je me souviens de ce que je dois à tous ceux-là qui sont au centre de ces souvenirs qui ressortent de ma conscience par je ne sais quel mécanisme tellurique, comme la lave d’un volcan. Cinquante ans s’effacent – c’est une très longue durée vécue à l’aune d’une vie – dès que l’image de mon grand-père, rentrant dans la maison vêtu de sa blouse grise, couvert de son chapeau noir avec au bras son lourd panier en grillage tout cabossé plein des poires qu’il vient de cueillir, me submerge, le geste de l’aider que j’ai fait autrefois, je m’apprête à le refaire, et je vois qu’il m’écarte de son passage en murmurant un mot de patois et fait craquer avec son pied la première marche de l’escalier en bois. Depuis cet instant-là cinquante ans se sont écoulés, mais le souvenir de mon grand-père tenant fermement au bras son panier de poires les efface, et je suis toujours prêt à le suivre dans cet escalier pour monter avec lui au grenier et l’aider à les ranger une à une ; et cet irrévocable souvenir nourrit aujourd’hui un sentiment d’incomplétude, un malaise indicible et sourd comme un mal à l’âme ressenti après une faute grave envers celui qu’on aime.

Il en est de certaines rencontres qui, oubliées pendant des années, renaissent soudain aussi pures et fortes comme si le temps ne s’était pas écoulé : comme par exemple cette conversation interrompue il y a vingt ans qui reprend naturellement en laissant à penser à un observateur invisible que les deux interlocuteurs se sont séparés la veille. Il en serait ainsi de ces instants partagés avec tous ceux-là de ma famille, si la mort ne rompait définitivement et irrémédiablement le corps des choses. C’est saint Augustin qui a donné à la conscience cette propriété d’exprimer un temps subjectif ; ainsi la mémoire rend présent le passé, expérience trop banale pour être relevée, sauf dans ces circonstances exceptionnelles où la force des sentiments submerge la pensée et réactive une mémoire endormie, mise en veille comme un PC, dirions-nous aujourd’hui.

La mort, rupture définitive et irrémédiable avec ceux qu’elle emporte, fixe définitivement les souvenirs qui leurs sont attachés, comme un révélateur photographique fixe l’instant prit par le photographe ; un moment unique qui a depuis longtemps disparu. La mort ravive des sentiments que l’on croyait définitivement enfouis mais qui se développent alors d’eux-mêmes, avec l’âge sans aucun doute, indépendamment de notre volonté, échappant à notre contrôle suivant une alchimie psychique complexe, pour nous mettre devant nous-même, tel que nous étions à cet instant passé, avec nos qualités et défauts, nos enthousiasmes et nos peurs. Et aujourd’hui nos regrets quand ce n’est pas mos remords.

Leur présence incessante dans le quotidien de mes jours relève de ce phénomène d’effacement de la durée vécue, si personnel, qui fait que je tente encore aujourd’hui de poursuivre avec eux un impossible dialogue (virtuel) d’autant plus empreint d’estime et de tendresse que ma culpabilité est forte. Je les retrouve quand tel ou tel événement actuel me projette dans certaines situations passées où ils sont présents avec leurs attitudes, leurs manies, leurs voix, leurs sourires, leurs colères aussi. Je les retrouve comme on retrouve le même paysage de neige lorsque la saison d’hiver le ramène, inchangé parce que rien, ni l’année écoulée ni celles qui l’ont précédée, ne l’affecte ; indifférent au temps, ce paysage d’hiver enneigé offre l’illusion d’un présent permanent. L’effacement du temps – ou sa compression, mot plus exact parce qu’il sous-entend la possibilité d’une restitution, illusion agréable –, suffit pour faire croire à une sorte d’immortalité, du moins à une intemporalité qui nous apporterait de la sérénité si nous étions dupes plus qu’un instant de ce mirage, du mirage du temps immobile qui permet de conjurer le passé, de tordre enfin le cou à la mort comme a tenté de le faire Epicure en considérant que notre propre mort était un non-événement, et qu’il ne servait donc à rien d’y penser ou de s’y préparer ; qu’il fallait vivre en conséquence chaque instant en cherchant à en tirer la plus grande félicité. Carpe diem.

Mais la mort de ceux-là que nous avons connus et aimés apporte une brisure dans le souvenir qui interdit une telle illusion. L’illusion est vite effacée par la réalité du monde. D’ailleurs le paysage de neige ne se transforme-t-il pas lentement année après année, comme une observation plus attentive le montre, nous ramenant ainsi à cette dérive sans retour qui rend bien inutile cette recherche d’intemporalité qui répond à un inatteignable et insoutenable besoin d’absolu. Parménide et ses disciples Eléates ont imaginé cette intemporalité dans la négation du mouvement – et donc du temps – en faisant de l’Etre un absolu, une totalité sans début ni fin, qui s’interdisait donc toute évolution et transformation dans l’espace et le temps ; l’homme étant, dans ce monde, victime de sa perception des phénomènes, illusion que le philosophe soucieux de l’Etre devait tenir pour négligeable. Malheureusement, cette doctrine qui est une autre façon d’appréhender la mort que celle d’Epicure, est tout aussi sans portée opérationnelle et reste une rêverie éveillée, consolatrice.

Utopique rêverie, dont on ne peut se défaire sans se dissoudre dans la monotonie du quotidien pour échapper au regret, et bien vite, la renouveler avec d’autres réminiscences. C’est une expérience intellectuelle, un jeu de mise en abyme où il est bien difficile de tricher sans se faire rapidement prendre en flagrant délit d’imposture. Si « le temps ne fait rien à l’affaire » comme l’a dit Molière, il n’y a pas d’affaires hors du temps, comme la vague ne peut être sans la mer. Mais des retours instantanés sont possibles, nous ramenant alors au-delà d’une durée consommée à des situations bien réelles dans lesquelles nous retrouvons intact notre moi profond – prise de conscience souvent difficile qui révèle bien des abandons et des lâchetés vis-à-vis de ceux que nous jurions d’aimer comme nous-mêmes (en donnant un sens positif à cette formule passe-partout).

On peut cultiver la nostalgie, s’imaginer revivre cette vie passée en la cumulant avec le présent pour avoir tous les avantages de l’histoire en capitalisant en somme les bénéfices qui lui sont attachés ; c’est tenter d’être et avoir été, formule qui résume bien la tricherie qui se cache derrière la nostalgie. Il ne s’agit finalement que d’une vaine expérience spirituelle, l’édifice de la nostalgie ne tient pas aux coups portés par la résurgence des sentiments douloureux, car il n’est pas, quelque soient nos efforts, suffisamment sélectif pour ne retenir que ce qui est valorisant pour le moment présent, confortable et rassurant pour notre ego toujours en mal de considération, y compris de nous-mêmes. On ne se baigne pas deux fois dans la même eau du fleuve, dit Héraclite, belle formule pour dire que ce qui est en train de se produire est aussitôt emporté définitivement et que nous ne pourrons le revivre – comme le sourire et l’éclat de rire de cet enfant qui, sitôt produits comme un flash, disparaissent et ne pourrons jamais revenir, si ce n’est sous la forme du souvenir.

Si ces événements si lointains peuvent réapparaître en nous évitant de parcourir, même en accéléré, ce temps qui nous en sépare aujourd’hui, effaçant cette durée vécue qui est pourtant inaliénable, cela ne dissimule en rien les fêlures qui se sont produites alors. Restent ces moments critiques où nous nous sommes séparés, ces instants où nous avons mis fin à « ce quelque chose » qui se passait là et qui ne se reproduira plus ; il y a cette « dernière fois » qui est une fêlure irréductible, une tache indélébile sur le souvenir, sur laquelle il est impossible de revenir pour la corriger ou l’effacer, de faire comme si. Un pressentiment a pu naître avant que cette « dernière fois » ne se produise, ce qui ne change en rien sa nature et ses conséquences ; peut-être eût-il mieux valu souvent que la soudaineté et la surprise de cette « dernière fois » remplaçât le pressentiment pour nous épargner cet intervalle de temps douloureux attachés à une série d’événements. Comment en effet se séparer, en sachant très bien, de façon quasi hypnotique, que ce tendre baiser sur une joue serait le dernier donné et le dernier reçu ? Comment ces deux-là qui s’aimaient ont-ils pu se quitter en sachant qu’ils ne se reverraient plus ? « La dernière fois » est cet instant unique pendant lequel s’accomplit ce quelque chose d’irrémédiable qui est souvent la fin d’une série d’événements heureux répétés par distraction ou indifférence de façon monotone et automatique, pour s’en distancier. Parfois aussi, la « dernière fois » est à la fois « première fois et dernière fois », ce qui peut lui enlever ou lui apporter une dimension tragique suivant la charge émotionnelle qu’elles portent. Cette « dernière fois » est un point singulier, une fractale irréversible et irrévocable, un instant particulier qui est au centre de notre vécu : une métaphore de la mort.

Cette « dernière fois » s’est multipliée tout au long des années passées par les nombreuses rencontres, et mieux encore par la superposition des séries composées de ces moments (parfois insignifiants) qui naissent avec ceux qui accompagnent notre quotidien, et qui forment la substance humaine. La « première fois » est souvent de peu d’importance ou perdue dans des souvenirs effacés ; elle n’a de dimension tragique que si elle se confond avec une « dernière fois ».

Le « pour toujours », ces trois syllabes sont l’essence même de cette « dernière fois » qui exprime ce sentiment tragique de la vie liée à l’irréversibilité de nos rapports avec les êtres, leur caractère toujours exceptionnel et fugitif. Et particulièrement avec ceux que l’on aime, lorsqu’il s’agit de rompre définitivement – « pour toujours » – des attachements passionnés. Il s’agit bien d’Adieu et non d’Au-revoir. Cet Adieu correspond à une pensée insoutenable, que sur le moment nous tâcherons d’occulter ou d’exclure par une fausse promesse d’hypothétique retour, mais qui reste plantée en nous comme un dard diffusant ce sentiment tragique qui ramènera à notre conscience, plus tard et de façon voulue ou non, l’instant douloureux de cet Adieu.

Notre durée vécue n’est que le résultat de ces superpositions de séries, chacune d’elle étant relative par rapport à d’autres, tantôt présentes à notre esprit, tantôt absentes, suivant un processus souterrain de sélection qui réagit aux sollicitations du moment pour amener à la conscience ce dont elle a à cet instant même besoin, malgré elle et les défenses qu’elle produit, sa paranoïa, ses passions, ses ruses pour préserver une tranquillité parfois extatique, ou encore une ataraxie que l’on voudrait prendre pour de la sagesse. Cette durée est ponctuée de ces instants critiques, de ces « dernières fois », avec leurs poids relatif d’émotion, leur intensité propre et leur inaltérabilité, même s’ils sont enfouis dans l’inconscient par des années de refoulement ; et ce sont ces instants-là qui témoignent du moi réel, qui forment l’homme authentique par-delà les artifices, les codes sociaux, les engagements, les productions d’artefacts ; et même les amours sincères.

Rien, sinon l’instant même de la mort, ne peut traduire l’importance de ces instants passés, leur gravité, leur irrévocabilité, leur irréversibilité – instants extraordinaires qui mis bout à bout font une vie ordinaire avec son lot de peines et de joies, de regrets et de remords, de bonnes et mauvaises choses. Mais la mort peut aussi s’y inviter : savoir que, toi ma tante chérie, tu vas mourir cette nuit dans ce lit d’hôpital parce que l’opération de la dernière chance n’a pas réussi ; je te vois épuisée, vidée par l’effort que tu fais encore pour survivre, bourrée de drogues qui t’engourdissent et ne laisse filtrer qu’un léger sourire sur tes lèvres sèches quand tu ouvres légèrement les yeux pour me regarder ; instant totalement insupportable. Non seulement il y a entre nous l’idée que tu vas t’en aller cette nuit – peut-être iras-tu jusqu’à demain ? –, mais il y a cette « dernière fois » qui trace sa marque dans la longue série des moments heureux et calmes que nous avons vécus ensemble pour y mettre un point final. Cette « dernière fois » n’est pas une « dernière fois » comme bien d’autres ; c’est la rencontre avec la mort, ta mort. Qui m’est insupportable. Et quand je vais, dans quelques minutes comme le demande l’infirmière, te quitter, je vais me demander comment je peux ainsi t’abandonner au seuil de la mort. Rester avec toi jusqu’à ce que le sommeil m’emporte, ce serait bien la moindre des choses pour que tu sentes encore, peut-être, qu’à cet instant tu n’es pas seule. Après t’avoir embrassée du mieux que je le pouvais au milieu des tubes qui te relient encore au monde, je te quitte pour toujours. Je serre ta main, puis ma main glisse sur ton bras décharné, et je pars en te souriant ne pouvant cacher mes larmes. C’est le « peut-être iras-tu jusqu’à demain ? » qui est l’alibi de cette fuite ; mais il est si faible que je ne peux y croire, et le caractère à la fois absurde et insupportable de cette séparation me submerge, m’engloutit. On te savait gravement malade ; on savait que cette intervention chirurgicale était inutile ; on savait que tu allais mourir ; on savait tout cela mais quand le moment de te laisser seule pour mourir est venu et c’est un long poignard qui m’a traversé le cœur. Cette « dernière fois » là, c’est une blessure que je garderai jusqu’à ma mort. Soins palliatifs dit-on : je les comprends comme nécessaires, mais te quittant j’ai le sentiment de fuir, d’être un imposteur.

Souvent on ne sait pas qu’une rencontre sera la dernière, et le découvrir plus tard peut provoquer des regrets – de ne pas avoir été attentif, de s’être quitté de façon trop rapide, etc. –, mais la vie n’est-elle pas tissée avec de tels instants ? C’est de le savoir au moment précis où l’on se sépare qui apporte cette dimension existentielle, douloureuse et durable.

La répétition de ces situations vécues douloureusement ne s’accompagne d’aucun apprentissage ; chaque rupture est la première rupture. Il semblerait que le scénario soit inscrit dans nos gènes tel un logiciel pour nous conduire à répéter les mêmes gestes, faire les mêmes erreurs, fuir de la même manière. Le courage et la lâcheté se mêlent nonobstant notre intention plus ou moins consciente de faire mieux que la précédente dernière fois... Tout est dans ces quelques minutes de plus que l’on s’accorde avant la rupture ; pour la repousser un peu ; pour retarder l’accomplissement de cette acte inqualifiable, de notre lâcheté, de notre abandon, de la fuite. L’impatience s’invite, avec une certaine honte à la reconnaître : comment pourrait-on être impatient de partir ? Et pourtant on l’est ! La rupture se fait finalement de façon brutale, bâclée, improvisée malgré les précautions et les résolutions prises par avance. Nous ne savons pas assumer ce « dernier moment », car il est inassumable. Le franchissement de l’infranchissable ne peut se faire sans déchirure de l’être.

De ces vies de gens ordinaires, dont rien ne survit à leur disparition et qui n’auront jamais de biographes, celui qui les a côtoyés et aimés ne doit-il pas tenter d’extraire les pièces du puzzle qui permettent de reconstituer – avec des blancs hélas – ce qui a été son premier cercle, cet univers de bonheurs partagés pendant les années insouciantes de l’enfance et de l’adolescence, au temps de l’innocence ? Chaque pièce tire sa valeur des autres pièces, aucune ne se suffit à elle-même ; le dessin d’ensemble est le résultat d’un effort de mémoire, forcément entaché d’erreurs qui résultent de fausses appréciations du moment, de l’usure du temps qui déforme les souvenirs, autant que de la raison et des sentiments qui la sondent.

Je me souviens de vous tous, de vos yeux, de votre visage, des sourires pleins de tendresse, de votre démarche, de vos allures de braves gens simples et fiers, avec cette indulgence dont seuls peuvent témoigner les gens authentiques et bons ; j’entends votre voix, je crois bien, parfois. Je cherche à la débusquer chez ceux que je croise, dans ces lieux où j’ai vécu à vos côtés mes années de jeunesse, à travers leurs accents, leurs intonations, leurs tournures de phrases, certains mots si particuliers, et leurs attitudes réservées loin de toute familiarité vulgaire et fausse, mais tout aussi chaleureuse, faite d’attentions et de sympathies. Regarder son interlocuteur dans les yeux, et sa voix est un sourire.

Aujourd’hui je sais que ce monde-là est perdu pour toujours, qu’il n’a de traces que dans ma mémoire, et que cela m’est à la fois insupportable et indispensable parce que c’est ce que j’ai de plus profond, de plus ancré en moi. Moi, en somme, je suis cela, votre mémoire ; sans vous je ne serais pas. Plus exactement je voudrais être cette mémoire parfaite pour vous arracher au temps de l’oubli, pour témoigner de vous. Et maintenant que le temps m’est aussi compté, je n’ambitionne rien d’autre, je ne pense qu’à vous, moi qui vous ai un temps oublié emporté par le tumulte de la vie. Je suis de retour, avec vous.

C’est vrai, j’ai longtemps cru que cette vie avec vous durerait toujours, que le temps ne changerait pas cet ordre là – que ce monde qui m’avait été donné ne me serait pas enlevé. Je l’ai cru, puis feint de le croire ; j’ai dû ensuite détourner la tête en faisant comme si... Un jour je vous ai vu vieillir. J’ai commencé à douter de la pérennité de cette famille, compris que ce qui avait été ne serait plus ; compris ce que c’était que l’écoulement du temps, et combien les artifices que l’on utilisait pour retenir les choses étaient dérisoires. J’ai ressenti parfois comme une souffrance certains moments de bonheur parce que je savais qu’ils ne reviendraient jamais, qu’ils étaient uniques, et que sitôt sentis ils s’estompaient comme ces merveilleux nuages disloqués par les vents d’altitude aussitôt qu’ils sont formés. Oui, dans ces moments de bonheur il m’est arrivé de pleurer.

Mais je n’ai jamais pensé que ce temps sans vous serait aussi si long et si douloureux. Si vide de sens. Vivre sans vous c’est tenter de survivre. Je sais ce que je vous dois, votre amour, vos dévouements… Que vous ai-je donné en retour ? Je n’ai que des regrets pour répondre à cette question, pour ne pas avouer des remords. Restent ces mots gravés dans le granit : l’illusion que les souvenirs restent : les stèles ne sont que des palimpsestes.


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