Stéphane Guillon peut-il poser en martyr ?
par Paul Villach
mercredi 6 avril 2011
Des couloirs entiers du métro parisien avaient, il y a quinze jours, leurs murs tapissés de la même affiche répliquée en rafale : elle faisait la promotion du spectacle de Stéphane Guillon au Théâtre de Paris. L’humoriste était photographié, une pancarte autour du cou portant cette inscription : « Liberté (très) surveillée ».
Le pastiche du prisonnier d’opinion
- Une intericonicité
Le pastiche qui est une de ses armes favorites, saute ici aux yeux. Par intericonicité, sa photo en noir et blanc fait irrésistiblement penser au cliché anthropométrique de la police : l’intéressé est pris en gros plan de face, adossé à un fond uni de mise hors-contexte. L’éclat de lumière qui éblouit le visage et projette sur la toile de fond son ombre dans un violent contraste, feint d’écarter toute mise en scène inutile à la seule identification visuelle de l’individu suspect qui intéresse la police. Qu’importe donc que le flash surprenne l’intéressé dans une expression ahurie asymétrique, le sourcil droit levé en sursaut !
- Une photo anthropométrique détournée
Mais on pressent une ambiguïté volontaire dans la mimique : la grimace du prétendu prisonnier semble moins due à la lumière qu’à sa volonté de tourner en dérision l’image symbolique du contrôle policier qu’est la photo anthropométrique. Destinée à offrir d’un repris de justice la représentation la plus fidèle pour pouvoir, si besoin est, l'identifier, elle est ici dénaturée par une grimace inhabituelle de clown : sous le regards de ses geoliers, l’esprit du prisonnier trouve encore le moyen de leur échapper en leur faisant une farce.
En fait, dans ce pastiche, S. Guillon n’affronte pas des geoliers, mais ses spectateurs avec qui il simule une relation interpersonnelle par le procédé de l’image mise en abyme. La pancarte que porte S. Guillon autour du cou, confirme cette intention de dérision. L’inscription attendue est détournée. Au lieu des références de l’individu, on y lit un avertissement insolite que des tortionnaires se gardent d’écrire : « Liberté (très) surveillée ».
- Une image incompréhensible sans contexte
On mesure ici l’infirmité de l’image en raison d'un de ses procédés structurels, la mise hors-contexte. Le lecteur ne peut comprendre cette mise en scène misérabiliste de Stéphane Guillon déguisé en repris de justice s’il n’a pas en mémoire le contexte de son récent licenciement de France Inter, en juin 2010, pour s’être montré trop irrévérencieux envers sa direction et certains politiques comme M. Strauss-Kahn : l’humoriste lui avait consacré, en février 2009, une de ses chroniques de 7h53 les plus réussies, lorsque le directeur du FMI, avait été accusé de harcèlement sexuel par une de ses employés hongroises (1).
L’humoriste retourne donc son licenciement en titre de gloire pour promouvoir son spectacle au Théâtre de Paris en l’inscrivant dans le contexte d’une « liberté (d’expression) (très) surveillée » et stimuler le réflexe d’attirance du lecteur.
Un paradoxe, une caricature outrancière, une ironie involontaire
L’idée est ingénieuse mais elle se heurte à trois obstacles : un paradoxe, une caricature outrancière et une ironie involontaire contre lui-même.
1- Un paradoxe
Un premier obstacle est le paradoxe : n’y a-t-il pas une contradiction au moins apparente à s’exhiber ainsi en toute liberté, sur une scène comme sur des affiches à longueur de couloirs de métro, et à dénoncer dans le même temps une « liberté (très) surveillée » ? On ne nie pas que le licenciement de l’humoriste relève de l’atteinte à la liberté d’expression : le 28 janvier 2011, le tribunal des prud’hommes a condamné Radio France à plus de 200.000 euros pour l’avoir licencié « sans causes réelles ni sérieuses ». Mais l’excès de sa posture de prisonnier d’opinion ne discrédite-t-il pas sa dénonciation d’une censure qui le laisse la dénoncer en toute liberté ?
2- La caricature outrancière
L’arme de l’humoriste, objectera-t-on, est l’outrance de la caricature pour faire rire. C’est sûr. Mais la force de la caricature est de forcer le trait sans jamais défigurer sa victime : il faut que sous la charge, si exagérée soit-elle, le lecteur puisse toujours reconnaître ses traits, sinon il ne rit pas. N’est-ce pas justement le second obstacle rencontré par cette affiche ? Victime d’un licenciement et d’une atteinte à la liberté d’expression, S. Guillon peut-il pour autant forcer le trait jusqu’à singer un prisonnier d’opinion, portant pancarte autour du cou ? Cette figure de martyr de la liberté d’expression rend méconnaissable l’humoriste et, comme toute caricature outrancière, ne fait pas rire de ce qu’on ne reconnaît pas.
3- Une ironie involontaire dirigée contre lui-même
Le préjudice indéniable qu’il a subi, ne l’autorise pas non plus à poser en héros pour stimuler les réflexes de compassion et d’admiration ? C’est le troisième obstacle rencontré par cette affiche. Mis en série avec d’autres, comme l’est tout objet insolite découvert en archéologie pour comparaison, le sort de S. Guillon souffre d’être rapproché de celui de tant de martyrs dans l’Histoire. Du coup, ce pastiche, devenu parodie du prisonnier d’opinion, ne se retourne-t-il pas contre l’humoriste à son insu et malgré lui ? Stéphane Guillon ne s’exécute-t-il pas lui-même en public avec ses propres armes, l’humour et l’ironie ?
Comment n’a-t-il pas perçu le danger auquel il s’exposait en se prêtant à cette pantomime insoutenable ? Même un licenciement portant atteinte à sa liberté d’expression n’autorise pas à s’afficher en martyr quand d’autres ont payé de leur vie ou de leur liberté leur attachement à la liberté d’opinion. Or, ce manque de discernement chez S. Guillon n’est pas le premier. Il s’était déjà fait ridiculiser par VSD qui l’avait exhibé en février 2010 avec un croisillon de sparadrap sur la bouche (voir photo ci-dessous) (2). On pouvait alors penser qu’il était tombé dans un piège de l’hebdomadaire. Mais cette fois, avec cette affiche, pas de doute possible ! C’est lui-même qui se piège tout seul. Paul Villach
(1) Paul Villach,
- « « DSK « dynamité » par Stéphane Guillon sur France Inter, « façon puzzle » : méchanceté ou critique légitime ? » AgoraVox, 23 février 2009.
- « Une couverture digne de VSD : le fou rire indigne des époux Strauss-Kahn-Sinclair », AgoraVox, 27 octobre 2008.
(2) Paul Villach, « VSD exécute l’humoriste Stéphane Guillon en le passant par ses propres armes », AgoraVox, 16 février 2010.