« Surtourisme » est entré dans le dictionnaire Robert ! Et « sous-tourisme » alors ?
par Krokodilo
lundi 11 août 2025
Notre reporter, lassé du conflit en Ukraine et peu désireux d’aller mourir à Gaza comme deux-cent de ses collègues, a proposé à la rédaction un sujet d’été : l’entrée du mot « surtourisme » dans le dictionnaire Robert en 2024. Il se voyait enfin visiter Venise, Rome, Barcelone ou éventuellement Athènes. Hélas, il a dû en rabattre quand notre rédac’chef a sorti de son tiroir une lettre d’un maire se plaignant de discrimination, et demandant l’entrée du mot "sous-tourisme".
- Un fou ?
- Je ne sais pas, mais ça fera un angle original.
- C’est où ?
- Trifouillis-les-Oies.
- Connais pas.
- Tu m’étonnes !
- C’est-à-dire… j’aurais pu commencer par les villes « surtouristiques », Rome, Athènes, ou Barcelone, histoire d’établir un comparatif qui…
- Trifouillis-les-Oies, deux jours en pension complète.
- OK.
- Et garde les reçus.
Nous avons donc interwievé le jovial maire de ce bourg.
- M. le maire, comment se porte le tourisme dans votre charmant village ?
- Le quoi ? Ah ! Ah ! Je blague, nous savons tout de même ce qu’est un touriste ! Nous en avons même eu un le mois dernier, il s’était perdu, son GPS ne savait plus où il était ! Ah ! Ah !
- Dans certaines villes les autorités se plaignent de l’afflux de touristes, de la queue dans les musées, et beaucoup réglementent le temps de présence devant les œuvres ou devant la fontaine de Trevi.
- Ah pas de ça chez nous, pas de queue devant les musées ; je veux dire, si on en avait un, il n’y aurait aucune attente. Ah ! Ah ! Et notre fontaine, vous pouvez rester devant toute la journée pour vous rafraîchir, personne viendra vous embêter, à part le chien du café qui aime bien y boire. Et je parie que notre fontaine exauce autant de vœux que l’autre ! Pour les œuvres, faut voir, on a pas la Joconde, mais y a Rosine, la jolie serveuse du bar, les vieux vont boire un coup pour la voir… Elle vaut le détour, c'est un peu notre site classé, ah ! ah ! On a aussi le monument aux morts, mais il y en a quasiment dans toutes les communes, n’est-ce pas, et de mémoire de secrétaire de mairie, jamais un touriste n’a téléphoné pour savoir si on en avait un.
- Le patriotisme n’est plus ce qu’il était. Et question équipements de loisirs, je suppose que c’est modeste ?
- Ah pas du tout, nous nous sommes mis à la page ! Tenez, nous venons de finaliser une salle polyvalente : dans l’église, après les offices, on écarte les bancs et hop ! Nous avons également une médiathèque : tous les jeudis le bibliobus passe, et on lui a mis le wifi pour qu’il donne des cours d’informatique aux vieux.
- Alors je suppose que le café fait aussi restau, ou l’inverse ?
- Vous supposez bien, nous sommes pour la polyvalence. Et juste à côté, l’épicerie fait bureau de poste, relais colis, distributeur de monnaie, tabac, comme dans toute la France rurale d’aujourd’hui... Moi-même, à la mairie, j’ai fait installer un lavomatic, un cabinet médical et un dentaire, sans médecin ni dentiste pour le moment – là, je dois reconnaître que nous sommes sous-médicalisés.
- Et les loisirs, les équipements sportifs ?
- Allez, on va pas se mentir : nous n’avons pas de stade de foot. Remarquez, si on en avait un, on n’aurait pas non plus d’équipe ! Y a bien quelques gamins qui jouent au ballon dans les prés, mais c’est tout. Nous, notre truc, ce sont les activités de plein air.
- La nature, c’est très tendance ! Pouvez-vous détailler pour nos lecteurs ?
- Depuis peu, on a un parcours d’acrobranche.
— Pas de canyoning ?
- Faut un canyon ! Ah ! Ah ! On a juste un ruisseau que même les castors trouvent indigne d’un barrage. Non, comme sport à risque, je recommande plutôt notre belle forêt à champignons : ça a l’air de rien comme ça, mais ici, entre les jours de chasse à connaître et les champignons mortels, c’est un authentique sport extrême ! J’ai les statistiques, si des sportifs veulent les consulter...
Nous avons voulu confirmer les dires du maire au sujet de l’acrobranche. Un panneau à l’orée du bois indiquait : « Parcours sportif. Vous pouvez vous accrocher aux branches, mais à vos risques et périls. La solidité de celles-ci n’étant pas garantie, la responsabilité du maire - garde forestier ne saurait être mise en cause. »
- Et l’hébergement, monsieur le maire ? C’est un point important pour le tourisme.
- De fait. Le café-restaurant a une chambre, présentement occupée par Rosine, mais dans la cour de la ferme de Jeanine, y a un mobile-home qu’est plus trop mobile depuis qu’il est tombé en panne l’été dernier : le couple d’Anglais qui visitait les vignobles est reparti avec le bibliobus.
Mais le roué édile gardait en réserve une botte secrète :
- Je vais peut-être vous épater, mais nous avons eu trois jours de concerts, et même des afters comme y disent en ville ! Ils appellent ça une rave-party ! Le nom est mal choisi - quand ils ont été partis, on était pas ravis : ils nous ont laissé tout un tas de cochonneries, une vache a bouffé un sachet de chais pas quoi : elle a meuglé toute la nuit, le Claude, il a pas pu dormir.
Alors, qu’avons-nous à envier aux grandes villes ? Nous sommes même racisés : le garçon de ferme du Claude est Antillais, Rosine est espagnole et son père sénégalais. Nous sommes également inclusifs avec notre idiot du village, et question LGBT, je crois qu’on a eu notre quota avec la rave-party.
Je demande donc à monsieur du Robert de ne pas se woker de nous, de ne pas nous canceller : le sous-tourisme doit entrer dans son prestigieux dictionnaire !
Ainsi, on ne nous traitera plus de bled paumé, mais de village sous-touristique ou, traduit en woke, village en situation de sous-tourisme. Il en va de la dignité des milliers de petits villages de France.