Terrorisme : des outils et des hommes
par Michel Koutouzis
jeudi 30 septembre 2010
Nous vivons dans un monde où il n’y a quasiment plus de secrets. Mieux vaut dans ce cas indiquer, le plus simplement possible, comment fonctionne le renseignement, quels sont les enjeux, où se situent les blocages, et dresser de la sorte un tableau du fait terroriste et anti-terroriste dédramatisé.
Objectivité et subjectivité, dans le monde du renseignement, sont traités en équidistance. L’art (ou le passe temps) de l’intelligence réside à analyser le long terme (histoire, géographie, culture, ethnologie, etc.) d’une part, d’autre part l’instant, les flux, les occasions faisant le larron, les alliances et collaborations ad hoc sur un projet précis, bref les circonstances. Enfin, les paramètres créant de la complexité (liens économiques, appuis logistiques d’un cercle large (sympathisants), réseaux polymorphes et poly actifs, etc. ont leur importance aussi.
Cela dit, d’où viennent les renseignements ?
Leur grande majorité sont le résultat de l’OSINT (Open sources intelligence) Le net (dans toutes ses formes), les journaux (locaux, spécialisés, ethniques ou diasporiques), la télévision (réseaux globaux, nationaux, etc.) et leurs acteurs (journalistes), le monde politique (discours, déclarations, projets), ONG, etc.
On le voit d’emblée, et c’est sans doute le premier problème, l’information ouverte déborde : Plus elle est torrentielle et plus il faut l’analyser, la décortiquer, faire la part des choses. L’autre problème de l’OSINT est la concentration sur un fait, qui « tue » tous les autres. L’information désaxée, marginale, de par le statut de l’émetteur ou la région d’où elle est issue, pourtant importante, est souvent sous exploitée. Enfin, le « faux ami » de l’OSINT réside aux raisons mêmes qui créent un flux : tout le monde, du politique à l’ONG, du terroriste à l’économiste, ont des intérêts à promouvoir et défendre : sous estimer ou surestimer est le lot quotidien de l’information ouverte.
Le renseignement des « spécialistes », depuis l’effondrement du mur de Berlin connaît une subdivision de taille : si les agences d’Etat continuent à agir, une partie du personnel a déménagé au sein d’entreprises privées du renseignement. Le fait n’est pas neutre : des passerelles existent, très solides et permanentes, qui comptabilisent le renseignement en tant que marchandise. Qui dit marchandise, dit aussi « marché » : Intérêts, subjectivité, volonté de paraître indispensable, faire monter en flèche un sujet plutôt qu’un autre, groupes de pression, lobbying, etc.
On le voit, l’espace manipulateur s’est développé, élargi, multipliant intérêts privés et raisons d’Etat. Auxquels s’ajoutent les intérêts de l’industrie du renseignement, désormais quasi privatisée (du satellite au gadget, aux « programmes » et autres « jeux » informatiques la liste est longue). Ce marché vise aussi bien les agences étatiques que le secteur privé, le supermarché que les infrastructures douanières, les ports aussi bien que la circulation urbaine, la sécurité des aéroports aussi bien que celle des logements sociaux. Souvent, « sureté » et « sécurité » sont confondus, par des projets qui se veulent « globalisants » et qui font l’impasse sur les spécificités, le particulier, l’insolite, l’inattendu.
Pourtant, ce nouveau monde complexe du renseignement fonctionne. D’une part par ce que il répond à la complexification du monde où nous vivons, un monde qui fait de moins en moins la part entre le privé et le public. Qui multiplie et diversifie les « périls ». Qui, paradoxalement, ampute des pans entiers de l’armature du monopole d’Etat concernant les « instruments de violence ». Tout en exigeant de lui une efficacité et perspicacité jamais égalée par le passé.
Cependant, des lacunes (c’est un euphémisme) persistent : la jadis « guerre des services » s’est démultipliée, en reflet direct de la multiplication des sources et des protagonistes. L’investissement sur les sources et les moyens de lutte informatique s’est faite aux dépends du terrain et surtout de l’analyse. La sous-traitance est désormais la règle, et non plus le fait marginal du stringer d’un autre temps.
Autant de questions qui traversent le monde de l’information … en quête de réponses.