Travail physique souverain
par jack mandon
samedi 20 avril 2013
« Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis des siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est la passion moribonde du travail, poussée jusqu'à l'épuisement des forces vitales de l'individu et de sa progéniture. »
Le Droit à la paresse, Paul Lafargue, éd. Oriol, 1883, chap. 1
(Enlèvement de Proserpine, effet sensuel)
Extrait d'une vision marxiste sous un certain angle justifiée. Et maintenant, après le soubresaut d'espérance ouvrière, l'erreur fantastique, énorme de Marx : il prit le moyen pour la fin. « le travail est le moyen de vivre, et rien de plus » nous dit Paul Valéry. « Marx n'était qu'un travailliste, et non un sage. » Autre perspective, tout aussi respectable, une autre voie, un autre moyen, qui, dépourvu d'éthique, conduit au travail-malice. La fin justifie les moyens et l'on peut vivre, et même bien vivre sans avoir l'impression de travailler...sans même travailler...la finance.
Imaginons notre ancêtre lointain, le magdalénien. Il chassait, pêchait, faisait l'amour, enfin comme son cousin, le poilu d'avant à quatre pattes. Pendant des millions d'années l'homme n'a pas plus travaillé que l’aurochs et le grand chien qui ornaient les murs sacrés de sa demeure troglodyte. Il nous dévoile même qu'il avait le goût de l'art et du sacré dans son antre mystérieuse ou nos esprits se perdent, impressionnés. La nature s'imposait puissamment à lui, mais à la lumière des flammes il se racontait avec une infinie créativité et beaucoup de tendresse en ignorant qu'il nous dévoilait son amour pour la culture que lui inspirait la nature encore vierge. Il travaillait naturellement, culturellement et spirituellement.
Dans un temps de culture, beaucoup plus tard, sous des cieux d'élégance, un autre grand ancêtre, plus lyrique, sans doute sorti des entrailles d'Homère l'aveugle inspiré : Sisyphe.
Sur la pente escarpée d’un gouffre, ce colosse musculeux ahanant, tendu et ramassé, poussait devant lui un roc en direction de la cime. A l’apogée de l’effort, le roc semblait trouver son équilibre, hésitait et retombait dans les abysses.
Silencieux, calme et résigné, le géant Isthmique redescendait, athlétique, pour reprendre ses marques. c’était une espèce de pugiliste volontaire, un spartiate. Un guerrier corinthien, jadis, auguste et couronné. Un forgeron d’âme, Vulcain d’opéra, le regard noble, rivé sur les crêtes. Olympien, prompt au travail beauté, pour le plaisir, pour la gratuité de l’effort, pour marquer définitivement sa verticalité d’homme et son unicité dans le grand cirque de la vie.
Dans un temps ou le sacré habitait le réel, à l'époque Dorique s'édifiait le Parthénon sur l'Acropole, le temple d'Athéna, la déesse de la sagesse, des sciences et des arts, il fallut tout au plus 10 à 12 ans pour le dresser. En ce temps d'éthique, d'esthétique et surtout de divinités foisonnantes, les artisans faisaient, entreprenaient. La métrique, l'arithmétique et la géométrie épousaient les parties de leur corps comme en référence à leurs ouvrages sacrés. Les doigts, la main, le coude, le bras etc...le corps participait charnellement, artistiquement. L'artisan transformait les proportions de son être géométriquement en outils d'évaluation et de mesure. Quand à l'ouvrage, il représentait la maison d'un Dieu ou d'une déesse, il était sacré, la finalité était donc spirituelle.
Aujourd'hui, et depuis la moitié du XXe siècle, on y travaille toujours, chantier pharaonique à l'ère de l'électronique et de la sophistication. Un gouffre pour l'Europe. Le siècle n'y suffira pas pour que renaisse partiellement la gloire de Périclès, le politique éclairé, et de Phidias le sculpteur inspiré.
Travailler est devenu une affaire d'argent. Les athéniens d'hier ne travaillaient point. Ils œuvraient en communion avec leur divinité. Leur culture magnifiait la nature, et s'en inspirait. Ce monde esthétique fondateur et naturel ne travaillait pas. Chacun vivait dans son lopin d'air, son arpent de sol, sa lumière de Zeus, sa mer Egée de Poséidon et vivait de plein droit sous le regard bienveillant ou malveillant d'une force transcendante. C'était la plénitude terrestre, le livre de la nature ouvert à l'imaginaire culturel. Le travail était sacré.
Lorsque les anciens égyptiens projetèrent des travaux gigantesques et titanesques pour élever leurs pyramides, ils s'imposèrent des œuvres éternelles. Chéops pointait en direction de Alpha Draconis (Thuban), l'étoile polaire d'alors. Leurs grands hiérophantes avaient déterminé les caractéristiques dynamiques du champ de forces cosmo telluriques qu'ils allaient ainsi capter, maîtriser et utiliser pour faire progresser la vie sur terre. Travail savant, travail sagesse, travail sacré.
Et le Pentateuque, de Moïse. Livre au demeurant inspiré, profondément légaliste avec ces tables de la loi gravées dans le roc. Beaucoup moins artistique. (2. Tu ne te feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux…) Augure et préfiguration de la finitude. La société mosaïque serait désormais fondatrice d'une autre économie avec l'immense mérite de la prophétie. La finance, puisqu'il s'agit de cette chimère, enfantée dans la Genèse avant d'habiter toute la surface de la terre. Le travail humain prit une dimension singulière, une valeur métaphysique, génésiaque, après le travail de chair, le travail à la sueur de son front, pauvre Adam. Travail sanction, travail forcé, travail biblique, travail inique ! Et pour Ève, l'innocente, car enfin l'ignorante, le travail obligé, dans l'ordre chronologique du grand livre, pas encore espéré puisqu'elle ne savait pas, on ne sait pas, la tête se trouble. Et après l'incontournable travail douloureux de l'accouchement de toute cette portée humaine qui ferait parler d'elle.
Et de la multitude de sa progéniture naîtrait le travail pour faire fortune, pour l'enrichissement de la nation, pour l'industrialisation galopante, maintenant pour le monstre financier ? Mais ce monstre abstrait et multiforme, jadis se nommait Mammon. Dans le Talmud, ainsi que dans le Nouveau Testament, le mot « Mammon » signifie « possession » (matérielle), mais il est parfois personnifié.« Aucun homme ne peut servir deux maîtres : car toujours il haïra l'un et aimera l'autre. On ne peut servir à la fois Dieu et Mammon » (Matthieu 6:24). » Métaphoriquement Mammon c'est Satan, c'est à dire la mort. Dans un syllogisme qui aime les raccourcis...la finance c'est la mort, donc la fin de la société contemporaine, pour les rêveurs et optimistes, et peut être la fin du monde pour les réalistes les plus désespérés.
Ce qui fera dire aux marxistes, peut être hâtivement et avec partialité, de toute façon dans un regard horizontal limitant, en mal de sagesse,
« Au lieu de réagir contre cette aberration mentale, les prêtres, les économistes, les moralistes, ont sanctifié le travail. Hommes aveugles et bornés, ils ont voulu être plus sages que leur Dieu ; hommes faibles et méprisables, ils ont voulu réhabiliter ce que leur Dieu avait maudit. »
« Plusieurs signes indiquent qu'une civilisation antique honorait le travail physique par dessus toute autre activité »
(Statuette, époque cycladique)
Les mystères, religion de toute l'antiquité pré-romaine, étaient entièrement fondés sur des expressions symboliques du salut de l'âme tiré de l'agriculture, la même symbolique se retrouve dans les évangiles. Les métiers remontent à un enseignement divin. Au début de la Grèce classique, toutes les activités humaines étaient sacrées. L'art, la poésie, la philosophie, les sciences, la politique ne se distinguent pas de la religion.
Entre l'Antiquité et le moyen âge, le compagnonnage et la franc-maçonnerie intègrent dans leurs rituels de nombreuses références au Temple de Salomon : Le temple maçonnique est parfois vu comme une reproduction symbolique de celui-ci. Et selon la légende, ce pourrait être le moment de la naissance du compagnonnage. Au Moyen Âge ou chaque métier se regroupait par confrérie et se distinguait en général par un sceau, un blason, une enseigne, une bannière et un saint. Pâle contrepoids folklorique d'artifice à la mystique médiévale. Quand, dans l'enceinte d'une église romane, la mélodie grégorienne transmettait ses vibrations sonores aux robustes colonnes engagées pour se lover dans les arcs-doubleau et les voûtes en berceau, travail d'amour. Sur le parvis, les troubadours distillaient leurs poésies, les textes liturgiques s’égrenaient en psalmodies, travail gracieux. Des îlots d'inspiration sacrée témoignaient encore d'un feu qui couvait sous la cendre. Pendant ce temps l'inquisition mortifère étouffait l'épanouissement spirituel. Dés le XIIIe siècle sous la notion d'orthodoxie, l'essence d'une civilisation chrétienne fut anéantie, travail diabolique. Dans une folie, une espèce de rage, les papes et autres grands inquisiteurs accomplirent les écritures, ils massacrèrent Jésus une seconde fois, ils accomplirent les écritures des prophètes. On peut dire qu'ils tapèrent religieusement.
La tradition, les usages, les coutumes perdurèrent sous une forme ou sous une autre mais à la naissance du monde occidental, un basculement se produisit dans le nouveau monde, la nation romaine athée et matérialiste avait anéanti l'essentiel de la vie spirituelle sur les territoires occupés par l'extermination. Les romains n'adoptèrent le christianisme qu'en le vidant de son contenu spirituel. Travail de sape. Sous leur domination, toute activité humaine sans distinction devint servile. Travail politique. Depuis lors et jusqu'à nos jours les institutions ecclésiales de toutes obédiences bourdonnent comme des ruches pour un travail illusoire et infructueux. Elles sont devenues des entreprises politiques et religieuses faussement transcendantes.
« Les activités humaines commandent des hommes, élaborent des plans techniques, arts, sciences, philosophies etc. Le travail physique leurs est souverain en signification spirituelle. »
« Il est facile de définir la place que doit occuper le travail physique dans une vie sociale bien ordonnée. Il doit être le centre spirituel. »
Simone Weil, « l'Enracinement »
Plus tard, Albert Camus dira d'elle :
« Il me parait impossible d'imaginer pour l'Europe une renaissance qui ne tienne pas compte des exigences que Simone Weil a définies »
(Podéidon-Neptune, époque classique)