Travailler plus pour... ?

par Rage
mercredi 12 décembre 2007

La célèbre phrase de campagne de N. Sarkozy « travailler plus pour gagner plus » se décline désormais en propositions concrètes : allègements des charges sur les heures supplémentaires, monétarisation des RTT, possibilité de travailler le dimanche, primes annuelles non imposables... Ces rustines collées en réponse plus ou moins adaptées à l’actualité du « pouvoir d’achat » suffiront-elles à combler le malaise des Français face à leur feuille de paie ? Force est de constater que lorsque le problème est clairement de donner un nouveau souffle au revenu du travail, particulièrement en regard au revenu issu du patrimoine, les gouvernements qui se succèdent sont dans l’incapacité intellectuelle de trouver des solutions adaptées.

Quand agir sur les salaires et les impôts serait trop efficace et trop simple, il est tellement plus aisé d’agir à la marge sur les avantages des uns ou des autres...

Que les bas salaires, les temps partiels, les retraités, les seniors, les étudiants, les employés de PME... se rassurent : leur feuille de paie évoluera à la marge alors que la concentration des profits se fera pour une frange silencieuse qui sait pertinemment - et depuis longtemps - que travailler rapporte tellement peu qu’il vaut mieux savoir faire travailler les autres pour son compte et feindre d’être actif. Tous les gestionnaires de SCI vous le diront...

I. Un peu de « logique » pédagogique

Raisonnons par l’absurde : nous avons en face de nous deux choix de vie opposés.

- Le premier consiste à considérer que chaque minute de vie est monnayable (le temps c’est de l’argent) et que, par conséquent, mécaniquement, travailler plus rapporte plus.

- Le second consiste à penser qu’une vie où tout le monde serait riche en travaillant peu voire pas (type rois du pétrole ou cheikh des Emirats) est un paradis envisageable : l’essentiel étant dans une logique de progrès à travailler le moins possible, le mieux possible et en dégageant le plus possible de richesse.

La première voie est « aisée » puisque mécaniquement et intellectuellement plus lisible. A priori, plus je m’acharne à empaqueter des saucisses, plus je vends de saucisses et plus j’ai d’euros sur ma fiche de paie.

La seconde est « complexe » puisqu’elle consiste en un idéal, une voie de progrès, une incertitude dont la seule réalisation pourrait être d’avoir un temps de travail limité pour un temps de « loisir » maximal. Travailler mieux pour gagner plus, pourquoi pas donc.

La diversité des situations de vie, du chef d’entreprise à son compte en passant par l’agent public et le salarié du privé à temps partiel à la chaîne, dans le froid et à la mine, laisse à penser qu’il est complexe de mettre tout le monde sur un même plan « d’égalité ». Cette complexité se surajoute d’une mécanique générant avec le temps de plus en plus de rentiers, générant eux-mêmes toujours de plus en plus d’intérêts de placements et de moins en moins de production tangible.

En d’autres termes, il faut déjà distinguer ceux qui sont dans l’obligation de travailler pour vivre de ceux qui peuvent se permettre de vivre sans travailler (ceux qui vivent du patrimoine ou du Loto)

Ensuite, il est clairement nécessaire de distinguer ceux qui sont dans un régime « libre à eux de faire ce qu’ils veulent puisque tout est pour eux » de ceux qui sont tributaires d’un salaire issu de la santé, de la volonté ou même des arbitrages de l’entreprise.

Entre celui qui « roule pour lui » et bénéficie de la ressource « salaire », mais aussi de la ressource « entreprise » (c’est-à-dire le capital) et celui qui ne jouit pour vivre que de son seul salaire, il y a déjà la « lutte des classes » qui se dessine entre celui qui choisit pour lui et celui qui n’a pas le choix.

Prenons encore le distingo de ceux qui travaillent avec pour objectif de dégager du chiffre avec des objectifs clairs de productivité comme dans le privé et ceux qui travaillent pour produire un « service public » difficilement quantifiable et encore moins qualifiable, particulièrement lorsque les objectifs sont flous et parfois contre-productifs puisque issus de volontés politiques, il devient alors difficile de comparer la productivité de l’un (privé) à la qualité de service de l’autre (public).

Ajoutons à cette liste la distinction entre ceux qui n’ont qu’un seul travail et ceux qui peuvent cumuler avec des missions connexes, ceux qui dépendent d’un aléa (comme le climat pour les agriculteurs), d’une perfusion-subvention (entreprises, agriculteurs, tourisme, etc.), de la volonté public (secteur parapublic et autres associations), ceux qui travaillent à temps plein et ceux qui sont contraints au temps partiel, ceux qui peuvent travailler 4 jours par semaine sur 9 mois (enseignants) et ceux qui doivent travailler de nuit (hôpital, sécurité, grande distribution, routiers) ou tous les jours (restauration, hôtellerie...), ceux qui peuvent prendre leur retraire à 35 ans (sportifs, militaires) et ceux qui doivent 40 annuités en ayant commencé à 28 ans après les études : il existe autant de situations que de cadres d’emploi et même de personnes.

Pourtant, 2 choses au moins lient les travailleurs quels qu’ils soient :

- Une feuille de paie et/ou l’équivalent du versement d’un salaire, en équivalent annuel ou mensuel.

- Une contrainte à l’impôt

Tous les autres mécanismes sont parcellaires, des RTT aux heures supplémentaires en passant par les retraites anticipées : il y a ceux qui en bénéficient et ceux qui n’en bénéficient pas.

Cela est d’autant plus vrai lorsque viennent s’ajouter les dispositions connexes - non négligeables - comme les chèques vacances, chèques restaurants, CESU, comités d’entreprises, gains en nature... souvent plus liés à la taille de l’entreprise (privée ou publique) qu’aux réelles capacités de la personne à travailler « bien ».

En France, on cherche à donner du sens au travail, souvent en produisant l’effet inverse, alors que l’essentiel du travail est rémunéré sur des critères dimensionnant totalement indépendants des capacités intrinsèques de l’individu.

Le pire des tocards des agents d’assurance aura sans aucun doute une meilleure rémunération que le commun des bons employés de PME. L’inertie de certains mastodontes couplée à la capacité des majors à absorber les moyennes entreprises, génératrices d’emplois et de richesses intermédiaires, efface les notions de compétences au profit d’une société écartelée entre les « grosses boîtes où on a tous les avantages » et les «  petites boîtes où il faut trimer pour gagner sa croûte ».

La caricature ne serait pas si poussée si elle n’entraînait pas dans son sillage des dommages collatéraux économiques majeurs.

En effet, un excellent diplômé n’aura que peu de chance de se lancer auprès d’une entreprise innovante - ou même dans sa propre entreprise - si des « majors » lui proposent un package rémunération/avantages qui pèse bien plus lourd que la prise de risques incertaine. Cela est d’autant plus vraie que les CSP sont élevée et/ou que les individus sont «  doués » dans leur branche de compétence.

On pourra également évoquer le problème du « management à la française », c’est-à-dire l’absence de management ou pire encore, le management « suivant la personne ».

Une enquête montrait hier encore le profond retard de conception managériale du pays notamment parce que le management n’est guère enseigné ou reconnu dans notre système éducatif.

Manager des « troupes » c’est notamment savoir faire preuve de psychologie, d’écoute, d’humilité, de clarté, de force de décision, de capacité à trancher alors que la plupart de nos dirigeants sont sélectionnés soit sur leur savoir-faire technique (aux niveaux subalternes) soit sur leur réseau et appartenance à une caste (école, titres, copinage, cooptation, féodalité...).

On demande à des spécialistes d’avoir des compétences en management : cela ne s’apprend pas en changeant de grade, c’est un travail en soi.

Dans ce système où la remise en cause et l’esprit critique sont absents, on veut privilégier les rentes de position plus que la reconnaissance à la compétence, quitte à ce que cela se traduise par des carrières « non linéaires ». Si seulement, au lieu de vendre du vide aux enfants on essayait de leur apprendre à travailler en équipe avec la culture du résultat ! Si seulement on redonnait du sens à la promotion par le terrain plutôt que de jouer au jeu des chaises musicales ! Si seulement on faisait en sorte de s’appuyer sur les talents plutôt que de s’en méfier comme d’une menace sur la situation personnelle !

II. Du scotch pour colmater les trous d’eau

Le président du pouvoir d’achat autoproclamé comme tel se doit donc d’avoir en tête ce type d’éléments avant de proposer des dispositions fortes pour relever un pouvoir d’achat en berne et bien plus encore un creusement significatif des écarts de rémunération entre les Français.

Première étape, le paquet fiscal dont on pourra retenir :

- La suppression des droits de succession pour les « grosses successions » puisque les petites successions (80 % des cas) étaient déjà pour tout ou partie grandement exonérées. Exonération pour la classe « moyenne très supérieure ou aspirante riche ».

- Déduction des intérêts d’emprunts pour les primo accédants sur les 5 premières années avec des plafonds avoisinants les 4 000 €. Plus vous avez emprunté, plus vous pourrez en bénéficier. Et comme chacun sait, celui qui emprunte beaucoup est déjà celui qui a les revenus qui peuvent suivre...

- Mise en place de la 1re phase du bouclier fiscal avec une plafond à 60 %, concernant soit les RMIstes de la Réunion, soir les 5 % des plus hautes tranches fiscales.

D’autres dispositions complètent ce « paquet » et succèdent à la refonte de l’impôt sur le revenu, dorénavant plus abattu de 20 %, mais de 10 % et découpé en 5 tranches au lieu de 6 avec une hausse mécanique de l’assiette de cotisants par tranche et de ratio revenu sur chacune des tranches.

L’impôt sur le revenu est devenu à la fois :

- Un gruyère de moins en moins progressif et de plus en plus jalonné de niches

- Un impôt plus lourd pour ceux qui ont à le payer

Dans le pays de « l’égalité », force est de constater que la réalité devant l’impôt progressif imaginé par Vauban est très variable et surtout très injuste : les foyers non imposables ne sont pas forcément les plus modestes (effet « abattement au nombre d’enfants entre autres ») et pire encore, le jeu de la défiscalisation est devenu si « professionnel » qu’il y a ceux qui savent éviter l’impôt et gagnent même des « chèques crédits d’impôt ! » et ceux qui payent pour les autres.

L’Impôt sur le Revenu (IR) est aussi aléatoire que les autres impôts directs tels que la taxe d’habitation (base locative non revue depuis les années 70), la taxe foncière (il y a ceux qui ont un siège d’entreprise dans le coin et les autres), etc.

La prolifération des impôts, déductions, niches, abattements, exceptions... tue l’impôt.

La défiance vis-à-vis de l’impôt est d’autant plus importante que l’affection de celui-ci est pour le moins sujet à questionnement, surtout quand on constate l’incapacité publique à réformer la fiscalité locale (clarification, fléchage) usant le contribuable sans même parler de la déperdition phénoménale de l’argent public dans la sédimentation des structures, la prolifération des élus et du monde parapublic.

Retenons simplement que l’impôt est tellement inadapté qu’il devrait être au cœur de toutes les attentions : l’argent public se devant d’être un argent sacré plus qu’un argent pour les « frais de représentation ».

Seconde étape : La remise en question tranquille des 35 heures

Après une séquence de résolution par la crise et le blocage, M. Sarkozy se devait de répondre au clientélisme de la veuve et de l’orphelin en réponse au degré de puissance du cri d’orfraie le tout avec un idéologisme non voilé.

Que les pêcheurs hurlent face au prix du pétrole, et voilà que les abattements de charges pleuvent - contrairement à la législation européenne - en dépit du bon sens et de la durabilité. Quand le pétrole sera à 1,5 € du litre, soit 1 € sans la TIPP pour les pêcheurs détaxés (tiens encore une niche), il faudra un jour se poser la question de la viabilité de la pêche en France et plus encore du prix de vente du poisson... Même réflexion pour les agriculteurs et leur production bradée par une PAC contre-productive. Passons.

Voilà que le bras de fer sur la retraite à 55 ans et les 40 annuités s’engage. Exit les parlementaires, l’armée, les pêcheurs (encore), les mineurs : focalisons plutôt sur ces salauds de nantis cheminots, sur la RATP, sur EDF-GDF (le dernier étant privatisé pour le bonheur du prix du gaz et du pouvoir d’achat, le précédent sur voie de l’être).

Un bon bras de fer avec les bastions syndicaux histoire de fragiliser un syndicalisme qui n’a jamais été reformé sur le fond, c’est-à-dire sur sa représentativité et son organisation.

Huit jours de blocage, une stratégie de division des contestataires, une fermeté d’apparence et une incapacité à trouver une solution négociée et partagée : dans 10 jours ça repart...

Afin de calmer les esprits, on « réforme » la carte judiciaire dans un soucis de déménagement du territoire : au lieu de rationaliser par le rapprochement des services de justice, on préfère éloigner le justiciables de celle-ci au profit d’une concentration des services là où ils croulent déjà le plus sous les dossiers... le tout sans prendre le temps d’évaluer l’impact sur les villes ou même sur la gestion patrimoniale.

Grève, fronde, démobilisation des troupes, coûts faramineux de la mesure, etc.

Dernière couche de poids, les fonctionnaires, avec une mobilisation forte - particulièrement des enseignants - sur le motif réel de la non-indexation des salaires sur l’inflation. La réévaluation du point d’indice n’ayant pas suivi l’inflation depuis 2002, c’est environ 6 % de baisse de pouvoir d’achat sur cinq ans. Quant à la progression d’indice à l’ancienneté, même si on peut remettre en cause son aspect « automatique », on ne peut l’utiliser comme outil pertinent d’évaluation de la rémunération sans omettre qu’un agent/employé peut aussi espérer évaluer dans sa rémunération (en + comme en -) dans sa vie.

N’oublions pas que les fonctionnaires catégorie C sont en dessous du Smic pour les premiers échelons et qu’il existe une indemnité «  compensatrice » : c’est tout dire.

Quant aux rémunérations, les fonctionnaires compensent au «  régime indemnitaires/primes » sur lesquels ils ne peuvent cotiser pour la retraire - que depuis peu - sur 20 % de l’assiette.

Les vrais gagnants étant plutôt les contractuels, mais vu leur statut, c’est une autre histoire.

La liste des lamentations étant complète, à tort ou à raison, un package de mesurettes compensatrices a été sorti du chapeau :

- Monétarisation des RTT avec capacité d’avoir en euros l’équivalent des jours ouvrés. Cette disposition, bien qu’on puisse la comprendre, ouvre une brèche dans les 35 heures en offrant à ceux qui bénéficient de RTT la capacité de revenir aux 39 heures sous couvert d’une rémunération. Cela serait audible si derrière ne se cachait pas la tendance lourde - que ceux qui n’auront pas de RTT seront rapidement tenté de mettre en avant - de remettre tout le monde à la même enseigne... à 39 heures ou plus. Par ailleurs, on imagine bien que le temps partiel est bien heureux de savoir que celui qui peut avoir des RTT peut en plus se les faire payer... suivant son statut : en effet la valeur du temps n’est pas la même pour tous.

Ainsi un cadre A pourra se voir rétribuer 125 € par journée (non imposée et majorée qui plus est !) ce qui risque non seulement de se traduire par une vraie aubaine pour certains, mais en plus par un poids financier supplémentaire sur la masse salariale... au profit des employés déjà en place : cela ne va pas inciter à l’embauche.

- Défiscalisation de la part des charges salariales et réévaluation des majorations (réduites en 2004 sous Fillon, il faut le souligner) des heures supplémentaires. Outre la complexité « niche à excès », il y a là aussi les entreprises qui joueront le jeu et celles qui ne changeront pas leurs manières de faire. Quant au mythe des heures sup’ payés dans le public comme dans le privé, c’est une illusion : les employeurs ne paient déjà pas les heures supplémentaires.

Pour le salarié, une entreprise qui ne paie pas les heures supplémentaires ne les paiera pas plus - même avec l’incitation - et préférera la prime à la production... nécessitant que l’employé bosse plus à « blanc » en jouant sur l’espoir que celui-ci a de décrocher sa prime de chiffre. Dépendant des employeurs, on offre à ces derniers une « compensation heure supplémentaire » qui ne ramènera rien dans les caisses de l’État, mais qui en plus bénéficiera plus aux « grosse boîtes » susceptibles de les mettre en place vu leur complexité.

- Indexation des prix du loyer sur l’inflation ce qui était déjà partiellement pris en compte par le précédent indicateur.

- Cautionnement du loyer à 1 mois ce qui n’est pas mal, mais risque de « refroidir » les propriétaires dans certains cas : ne critiquons pas, c’est peut-être la moins pire des dispositions.

- Primes annuelles défiscalisées dans des cadres encore «  flottants ». Outre le fait que tout le monde n’a pas de 13e mois, la défiscalisation risque de coûter cher à l’État au profit des entreprises qui ne donneront pas plus à leurs employés, mais auront moins à débourser. Ceci dit, ce que perd l’État d’une main il faudra bien le reprendre de l’autre...

- Majoration des heures ouvrées le dimanche et hausse du contingent de dimanche ouvré dans l’année. Seconde entorse majeure au droit du travail en faveur d’une banalisation d’un jour préservé dans la vie des familles. Si pour l’étudiant le dimanche « double » a du sens, pour la famille ou la personne qui doit faire garder ses enfants, le samedi était déjà difficile, le dimanche sera pire. Plus encore, cette brèche risque d’entraîner une partie de la société à se fragiliser vers une « ouvrabilité 7/7 » puisque seuls certains secteurs seront ouvrés le dimanche sans parler du fait que ce sont toujours les employeurs qui ont le choix. Alors celui qui ne viendra pas avec le sourire le dimanche pourra oublier sa promotion...

Bien. La liste est balayée.

Mais quoi de vraiment dimensionnant pour le Français moyen ?

On constate plus une liste de colmatages à géométrie variable, bénéficiant plutôt aux cadres et aux employés bien en place et à la marge à certaines catégories qui, ponctuellement, y voient un avantage.

Globalement, ces dispositions fragilisent le recours à de nouveaux emplois en privilégiant la piste des « bons » travailleurs. Comme à l’accoutumé, le prisme présidentiel se résume trop à promouvoir les élites plutôt qu’à soutenir la moyenne et à relever globalement le niveau. Ainsi, une boîte de SSII devant faire appel à un nouvel ingénieur privilégiera les RTT rémunérées et autres heures au profit de son cadre « tout-terrain » plutôt que d’employer un nouveau salarié : ces dispositions confortent les gens en place.

Travailler plus pour payer plus

Le volontarisme de ces dispositions ne serait pas aussi contestable si l’on s’était donné au préalable les moyens d’agir sur les vecteurs dimensionnant de la vie quotidienne des Français.

La hausse des énergies (pétrole, gaz, électricité) complétée aux hausses de l’immobilier grèvent considérablement les salaires, et plus particulièrement des tranches basses qui constituent le gros des troupes.

Si certains bénéficient de la manne, la grande majorité subit une érosion de pouvoir d’achat en voyant ses dépenses incompressibles se réévaluer. Même si la nourriture augmente, les principaux volumes haussiers que sont le loyer, les énergies, le transport, les assurances, les impôts (tous cumulés) croissent à des rythmes plus soutenus que l’inflation d’une part, et encore plus soutenus que l’évolution des salaires.

La sous-pondération des revenus du travail en comparaison à ceux issus du patrimoine - on n’a jamais autant parlé des retraités et des rentiers - ne fait qu’alimenter la machine à déprime pour celui qui se lève tôt et gagne peu voire pas assez.

Les mesurettes aideront peut-être certains, ponctuellement ou à la marge, mais cela ne doit pas laisser entrevoir une brèche majeure dans la durée légale du travail et plus encore la précarité actuelle d’une frange de plus en plus large de Français. Ce n’est pas que le pays manque d’argent, loin de là, mais que l’on porte le regard sur les mauvais leviers : travailler mieux pour gagner plus, c’est possible.

Actuellement les 2 seuls leviers « homogènes et progressifs  » sur la population sont l’impôt et les salaires. Par conséquent, c’est ici que se trouve la solution, celle de fond.

En complément il existe des postes « majeurs » en volume qu’il est nécessaire de calmer quant à l’évolution du coût, quitte à proposer de nouveaux systèmes de références comme vis-à-vis de l’énergie, du transport ou de la construction. On ajoutera à ces éléments la « relation au travail » dont les faiblesses du management à la française sont loin d’être négligeables  :

1. La feuille de paie est aujourd’hui trop faible, lestée par une quantité de prélèvements qui, additionnés, coûtent trop chers aux employeurs (qui compensent par des aides aux entreprises inefficaces et inégales) et surtout aux employés.

S’il fallait donner des marges de manœuvre aux salaires ce serait clairement sur les charges SALARIALES (CSG et Contribution de rétribution à la dette sociale (CRDS : ça ne s’invente pas)). Les salariés paient tous les mois une partie de leurs salaires à des impôts qui pourraient et devraient être moins élevés.

Si l’Etat gérait mieux sa dette, ses dépenses, ses cadeaux, ses effectifs et ses missions, il serait possible de se « passer » de la CSG et de la CRDS au profit des salariés. En dégageant par exemple les tranches de salaires jusqu’à 3 000 €/brut/mois on pourrait créer une CSG/CRDS uniquement sur les hauts salaires afin de tirer vers le haut les bas salaires, puis les moyens, puis les hauts à terme.

Parallèlement, les cotisations à l’URSAFF comme à la SECU pourraient elles aussi se tasser si l’on arrêtait de donner aux médecins et autres des prises en charges, allègements et autres. En déshabillant les fiches de paie, l’Etat fait de l’interventionnisme - comble pour des libéraux de façade - à contre-emploi pour habiller l’utilité de certaines politiques voire de certains politiciens : l’inutilité et la distorsion de concurrence se paient chères en France.

Quant aux cotisations aux mutuelles complémentaires, celles-ci ne seraient pas si élevées si l’on avait pas laissé les opticiens et autres dentistes pratiquer des prix prohibitifs en fermant les yeux et la bouche.

Cette feuille de paie est d’autant plus faible qu’elle porte à elle seule, et surtout celle du privé, le poids du pays. Si elle ne tient pas le choc face aux hausses multiples et variées, et particulièrement face à celles issus des velléités des possesseurs de patrimoine dont le revenu est exponentiel, l’Etat doit assurer son rôle régalien et calmer les excès du marché (exemple de l’immobilier).

Bilan : l’Etat ne joue non seulement pas son rôle, mais pire encore, il agit là où il ne le devrait pas. On peut toujours continuer dans la rustine, cela ne rendra pas la compétitivité aux entreprises. Quant à tirer sur la corde, on risque de voir plus d’arrêts de travail que de gains à «  travailler plus pour payer plus ».

La logique productiviste du XIXe est dépassée : dans la compétition mondiale il ne s’agit pas tant de travailler beaucoup que de travailler mieux avec des rendus meilleurs que le voisin.

Si on veut alléger le coût du travail, il faut réduire la pression fiscale sur les salaires (et donc sur le coût employeur) ce qui revient à dire agir sur l’organisation de l’Etat et de la sphère publique. Il ne s’agit pas là de réduire le nombre de fonctionnaires pour faire du chiffre, mais plutôt d’optimiser leurs affectations là où il en faut (banlieue, hôpitaux, justice...) et supprimer les strates qui en ont trop (FPE, FPT, parapublic, associations de mission public...) sans a priori idéologique. On rationalise point.

2. L’impôt en France est particulièrement inégal et non progressif.

Les exonérations des uns se paient au prix fort par les autres.

Le gruyère de l’impôt sur le revenu est caractéristique d’une société qui peut se permettre de taxer 200 € une maison sur bord de mer en termes de TH et demander 2 000 € de TH à un célibataire de banlieue parisienne parce que les assiettes n’ont jamais été corrigées.

Cet exemple peut être démultiplié à l’infini compte tenu du nombre de dispositifs, aussi nombreux que les ministres depuis cinquante ans, et jamais remis à plat.

L’illisibilité fiscale est accroissement proportionnelle à la productivité législative : plus on place de juristes/avocats à la tête de l’Etat, plus on pond des textes, plus on crée des effets combinatoires imprévus et plus on engage des niches fiscales ainsi que l’insécurité juridique. La profusion de textes contradictoires aboutit à terme à une illisibilité kafkaienne où mêmes les esprits les plus avisés viennent à ne plus rien comprendre.

La conséquence immédiate du détachement au terrain, entre le réglementaire, le décret d’application et la mise en application concrète, est d’engendrer un système irrationnel où celui qui a peu n’est pas forcément celui qui contribue le moins.

Certains paient donc pour que d’autres puissent jouir d’avantages. En combinatoire, il y a donc ceux qui ont la feuille de paie, la taille de l’entreprise et la subtilité fiscale qui entrent dans les cases et ceux qui ne l’ont pas.

Rien à voir avec la méritocratie, encore moins avec la compétence  : les règles du jeu sont pipées et l’on fait croire à la plèbe que le pain que l’on lance répondra après le spectacle à la faim de tous les jours.

L’argent, il existe. On vous le dit puisqu’Areva, Airbus et EADS ont des grosses commandes. Mais où va cet argent ? A l’UIMM, Lagardère, Bouygues, Johnny, Zacharias... sans aucun doute. Mais pire encore, il ne reste pas dans le pays et bénéficie au final à un nombre restreint de mains. Cette mécanique s’appuie sur 2 leviers forts :

- la faiblesse des Etats à réguler des entreprises mondialisées qui échappent à tout contrôle ;

- la faiblesse de l’Etat français en particulier à dissocier sphère public et privé, exposant l’argent public aux convoitises du privé. Ce dernier est alors utilisé pour concentrer les bénéfices (sans vouloir faire une fixette sur le CAC40, la moitié des entreprises sont les premiers prestataires de service public/commande publique : Veolia, Bouygues, Vinci, Dexia, Suez ...) et mutualiser les pertes comme dans les cas Crédit lyonnais ou Executive Life.

3. La culture du management doit changer vers un management des compétences

Pour cesser de dilapider les énergies et les talents, il est grand temps d’inclure des formations de « gestion d’équipes » dans les formations initiales et continues des cadres.

L’incapacité des uns à savoir gérer une équipe ou des autres à savoir se positionner clairement sur des objectifs est un mal très franco-franchouillard : à force d’avoir peur de décider et surtout d’être dans une féodalité qui ne dit pas son nom (celui qui décide est-il le dernier maillon de responsabilité ?) on finit par alourdir tous les mécanismes de choix et donc d’efficacité.

Dans le public, ce mal est prononcé à l’extrême dans les circuits de signature, mais, dans le privé, la fragilité de certaines délégations de responsabilité n’a rien à envier avec les pires non-décisions du public...

Quant à la gestion des individus, lorsqu’il s’agit de reconnaître des valeurs ou bien de s’informer des situations de vie pour optimiser le « moral des troupes », on préfère malheureusement bien trop souvent s’en tenir à une gestion carriériste auto-centrée où les problèmes sont à fuir même s’ils sont le contenu de tous les jours des vrais managers d’équipe. En plus, si l’on peut critiquer celui qui fait...

La reconnaissance des compétences ainsi que de nouveaux systèmes de « méritocratie » doivent voir le jour : on peut imaginer la notation inversée des troupes envers leurs cadres ou bien même encore de nouveaux mécanismes d’attribution de primes.

L’innovation en matière de management est à imaginer : la France perd trop d’énergie à mettre à l’écart ceux qui « sortent du moule » pour s’enliser dans le culte du moule de la médiocrité.

Le grand écart entre les discours et les actes

D’un côté, on laisse courir les pertes colossales de volume. De l’autre, on cherche à remettre plus de temps de travail dans le temps des Français.

D’un côté, on occulte de faire le ménage là où ça fait mal. De l’autre, on veut tirer sur la machine à produire pour tirer encore un peu de mou, comme pour finir le Paic citron.

- Structurellement, les réformes n’ont toujours pas été engagées.

- Ethiquement, les axes de force sont à l’inverse du principe de réalité.

- Economiquement, la réponse à l’urgence est en efficacité inversement proportionnelle à la gestion pour le long terme.

- Financièrement, la correction du trou béant est oublié en faveur d’une dangereuse fuite en avant qui pénalise l’investissement national au profit des intérêts d’emprunts, et donc des banques.

- Socialement, les crises de fond comme celles du travail, de la qualité de celui-ci ou même des banlieues et des étudiants, aucune mesure déterminante n’a été prise.

- Culturellement, la poursuite de logiques à l’encontre du bon sens comme les lois DADVSI et « chasse aux pirates », la course à la sécurité vidéo ou l’appauvrissement de la diversité sont autant de menaces sur notre compétitivité.

- Mondialement, nos frasques avec la Lybie, le Tchad, la Colombie et les Etats-Unis n’ont pas tendance à rehausser l’image déjà écornée de la France après 2005.

Alors oui, on peut se poser la question : « Travailler plus  : pour faire ça ?! »

Quand l’Etat s’appliquera à lui-même les conseils qu’il dispense,

Quand l’Etat sera humble, rationnel, rigoureux et stratège,

Quand l’Etat et son plus haut représentant donneront l’exemple,

Alors, et seulement alors, on pourra discuter.

En attendant, coller des rustines sur un modèle inégal, injuste et défaillant est, pour ma part, sans avenir.


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