Tuer des animaux

par Pale Rider
lundi 4 août 2025

En octobre 2023, quand Yoav Galant déclarait que les Palestiniens étaient des « animaux humains », il ouvrait directement la porte à ce que nous observons aujourd’hui. On pourrait parler de prophétie autoréalisatrice. Mais de quel côté se situe l’animalité ?...

Les indignations sont toujours sélectives, ou à plusieurs étages. Ainsi, le président français, Emmanuel Macron, et la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, ont dénoncé, dimanche 3 août, la cruauté du Hamas parce qu’il a diffusé des vidéos montrant deux otages israéliens décharnés assorties de ce commentaire : « Ils mangent ce que nous mangeons, ils boivent ce que nous buvons. » Rien à redire sur le fond, si ce n’est qu’on aurait bien aimé vérifier si les geôliers mangent et boivent aussi peu que leurs prisonniers. Toujours est-il que Macron dénonce la « cruauté abjecte » du Hamas. Même si je reconnais qu’il a fait preuve d’un relatif courage en dénonçant la famine orchestrée par Israël à Gaza, avec la promesse (en principe inconditionnelle) de reconnaître l’État palestinien en septembre, j’eusse aimé l’entendre parler de « cruauté abjecte » à l’encontre du sieur Nétanyahou et de ses complices.

Obtenir ce qu’on a annoncé

En effet, à quoi assistons-nous ? Après avoir détruit la quasi-totalité de l’enclave de Gaza, et notamment son système de santé, Israël a délibérément, ouvertement, organisé la famine à Gaza. Chaque jour qui passe, il meurt plus de Palestiniens qu’il ne reste d’otages israéliens entre les mains du Hamas – Palestiniens anonymes qui ne suscitent pas la compassion de l’immense majorité des Israéliens, obsédés (et je les comprends) par le sort de leurs parents et amis tenus en captivité par une organisation qui ne mérite aucune complaisance. Israël affame les gens, puis leur tire dessus volontairement lorsqu’ils se précipitent sur les vivres lâchés au compte-gouttes par des instances pseudo-humanitaires établies avec la complicité de l’Amérique de Trump. Pire encore, Israël soutient des groupes palestiniens mafieux qui raflent la nourriture et la revendent au marché noir, n’hésitant pas non plus à flinguer leurs propres compatriotes. Et puis, stade ultime, les gens, abrutis de soif, de faim, de dénuement, de désespoir, s’entre-tuent pour obtenir de quoi survivre. Ils ont perdu la raison parce que « ventre affamé n’a pas d’oreilles », pas de tête, pas de cœur. Nous ne serions pas différents, soyons-en absolument certains. Sélection darwinienne, a-t-on lu : seuls les moins faibles s’en sortiront.

Alors, oui, Galant et consorts sont parvenus à nous démontrer ce qu’ils prétendaient : ils ont fait de ces Gazaouis des « animaux ». Parce que, quand on crève littéralement de faim, qu’on voit ses enfants mourir de dénutrition, on devient fou, et seule la part animale de l’être s’exprime.

Intolérable silence

Je trouve que les Juifs de France, à quelques exceptions près, dont la rabbine Delphine Horvilleur, sont bien silencieux, notamment leurs instances officielles. C’est plutôt ailleurs que des voix juives s’élèvent enfin, dont celle de l’écrivain David Grossman qui, dans La Repubblica du 1er août 2025, vient de franchir le pas et de conclure, à reculons mais résolument, que ce que commet son pays est, stricto sensu, un génocide. Combien de morts, combien de cadavres décharnés (dont le nombre va se multiplier très vite dans les jours qui viennent) faudra-t-il attendre pour que le peuple d’Israël dans son ensemble se révolte enfin contre ses dirigeants criminels et, de surcroît inefficaces, pour ce que pays ne consente plus à ce qu’on extermine les Gazaouis, ne consente plus à ce que, en Cisjordanie, on tire à vue sur les Palestiniens, on détruise leurs maisons au bulldozer, on vole directement leurs terres pour y construire immédiatement des lotissements au mépris absolu du droit et de l’humanité la plus élémentaire ?

Chacun réfléchira quant à savoir où se situe l’animalité. En Israël-Palestine, les dirigeants élus – ou imposés – se livrent à des concours de férocité. Cependant, ainsi que je l’ai déjà écrit ici, nous n’avons pas fini de purger la culpabilité européenne après la Shoah. Et c’est bien pourquoi le fait de soutenir Israël au-delà du soutenable n’est pas poursuivi en justice, alors que brandir un simple drapeau palestinien (sans apologie du Hamas) peut vous valoir 22 heures de garde à vue, ainsi qu’on l’a vu récemment à Paris. On a tellement peur de la résurgence de l’antisémitisme qu’en réalité on l’attise en réprimant presque tout soutien ouvert à la Palestine.

Question : Une fois que M. Macron aura reconnu la Palestine, faudra-t-il lui-même le mettre en garde à vue ? Le deux poids – deux mesures, on le voit bien, sombre dans un ridicule tragique.

La barbarie ne paiera pas

En tous cas, une chose est désormais certaine. Le pays qui se prétendait le poste avancé de la civilisation occidentale au Proche-Orient s’est discrédité tout seul par la cruauté dont il fait preuve en réagissant de manière démentielle à une cruauté initiale (encore que cet adjectif « initial » mériterait d’être discuté ; il y a une grosse problématique d’œuf et de poule en Israël-Palestine…). Officiellement, nous en sommes à 60 morts pour 1 en termes de représailles, et le chiffre est évidemment beaucoup plus élevé. Oui, tout cela est démentiel et, depuis le 7 octobre 2023, on est en train de fabriquer au moins un siècle de haines inexpiables.

Dans sa longue histoire, Israël a été déporté partiellement ou totalement huit fois depuis le viiie siècle av. J-C, et cela était toujours interprété comme la conséquence de l’infidélité du peuple élu. Des voix juives se demandent déjà si l’État d’Israël survivra à cette débauche d’atrocités. Ce ne serait pas la première fois que l’Éternel se détournerait de son peuple parce qu’il a fait preuve d’iniquité envers ses voisins ou envers son propre peuple. Il suffit d’ouvrir la Bible hébraïque (l’Ancien Testament des chrétiens) à peu près à n’importe quelle page pour s’en convaincre. Hélas, les évangéliques trumpistes, idolâtres d’Israël sur fond de prophéties messianiques mal comprises, ont une lecture extrêmement sélective de leur Bible. Si on se donne la peine de se reporter au début du prophète Ésaïe ou à tout le prophète Amos (entre mille autres pages), on comprendra que le soutien inconditionnel accordé à l’État d’Israël ne peut pas se contenter de s’appuyer superstitieusement et sans discernement sur Genèse 12.3…


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