Un citoyen invisible...
par Vulgum Pecus
mardi 9 septembre 2008
France, le président de la République, journalistes, blogueurs, faiseurs d’opinion, je suis un citoyen invisible. Si on se définit de par sa situation dans la société, alors la mienne est claire : je n’existe pas. Ou alors si peu. Voyons un peu ma fiche d’état-civil. Didier L., 40 ans, nationalité française, drépanocytaire homozygote SS (maladie héréditaire du sang très invalidante), en recherche d’emploi depuis quatre ans en tant que directeur de création publicitaire, communication ; plus de douze ans d’expérience et une reconnaissance de ma créativité par le milieu professionnel dont je fais partie.
Marié. Sans enfants. Il y a quatre ans, suite à des impayés chroniques, l’entreprise (agence de publicité/communication) où j’étais embauché en tant que directeur artistique dépose le bilan. J’ai pu bénéficier des allocations chômage pendant et jusqu’à la durée totale légale. Pendant ce temps, j’ai recherché activement un nouveau poste. Sur internet à raison de quatorze heures par jour, 7 j/7. Prise de renseignements, envoi de CV créatifs (mais dispendieux), envoi d’emails. Rien. Le désert absolu. Le néant. Plus de 300 CV (+ enveloppes + timbrage) envoyés, 3 réponses ; négatives. Plus du double d’emails. Même résultats.
Pendant ce temps, le crédit de la maison d’habitation achetée à crédit et le leasing de la voiture (contractés au temps de la gloire) fonctionnent à plein régime. Après étude de ma situation, je décide de rafraîchir mon niveau d’anglais et de tenter une recherche de poste à l’étranger, sur l’Asie, pays émergent oblige, et par “affinités” intellectuelles. Assez rapidement un poste de directeur artistique s’offre à moi à Hong Kong, dans une société chinoise, où je ne reste que quelques mois en raison de leur déficit de connaissances du permis de travail pour les étrangers. Je retrouve presque aussitôt un poste de directeur artistique dans une société américaine, numéro 4 mondial en architecture, en charge de la communication du groupe sur les quatre continents. Pas mal pour quelqu’un qui n’a pas le bac…
Mais las, le degré d’hygrométrie ne convient pas du tout à ma maladie et augmente les douleurs de 60 % et, ce, malgré les patchs de morphine, les anti-douleurs puissants, etc. La santé coûte cher (propre et figuré) à l’étranger… Me voici de retour en France, sans AUCUN revenu. Pas d’allocations chômage (fin de droits depuis longtemps), pas d’Allocation adulte handicapé (marié, le salaire de ma femme de 1 500 euros “compte” pour deux…), pas de RMI. Rien. Le désert absolu. Le néant.
Envisageant de divorcer, mais attendant une situation “financière” meilleure pour financer les frais d’avocat, je suis donc “colocataire” dans ma propre maison dont je ne puis plus acquitter les échéances. N’y a-t-il pas là, dans ma situation, un certain vide juridique ? Je n’ai AUCUN revenu et ne peux prétendre à rien. Pourtant ce n’est pas faute d’essayer, je ne me souviens même pas de mes dernières “vacances” qui doivent remonter à plusieurs années… Comment se reposer quand le futur est si incertain ? Même, comment les financer… Aucun de mes employeurs n’a su mon statut d’”handicapé”, ou alors avec une grande surprise ; ils constataient juste que je travaillais beaucoup plus que la moyenne… S’ils savaient…
S’ils savaient que derrière mon humour, mes sourires et mes rires, je souffrais en permanence et que seuls les patchs de morphine, le Topalgic 200, le Bi-Profenid étaient (sont) la condition sine qua non pour arriver à me lever le matin… S’ils savaient pour ma prothèse totale de hanche droite, la gauche à venir, l’Ostéonécrose des épaules et la crise récurrente à la poitrine et dos… Mais je veux être jugé sur mes compétences professionnelles, pas sur mon aptitude "physique". Alors on serre les dents. De toute façon qui connaît la drépanocytose ?
La plupart des médecins généralistes ne savent même pas l’expliciter alors le public... La situation actuelle en France étant ce qu’elle est (doux euphémisme), quel est mon avenir en tant que citoyen français ? Dois-je m’expatrier définitivement ? A l’étranger, on s’esbaudit devant ma créativité, mon savoir-faire, mon expérience et mes dons en stratégies de communication ; en France, je ne passe même pas les entretiens faute de diplômes ; les “Mission Handicap” des grands groupes ne répondent même pas aux CV envoyés… (en manque de secrétaires ?)
Je sais, ma situation est complexe, elle intègre plusieurs variantes, ce serait plus facile de n’être “qu’” handicapé ou “que” demandeur d’emploi ou “que” sans ressources. Moi je cumule. D’habitude les cumulards s’enrichissent, non ? Je suis donc invisible. Condamné à l’errance, à l’aumône. Je ne peux m’y résoudre. Pas encore. J’ai un dernier sursaut pulsatile de fierté. Aujourd’hui, j’aimerais que vous sachiez qu’une telle situation peut exister. Qu’il faut y remédier. J’en appelle à vous qui êtes en train de me lire, peut-être seriez-vous ce brusque appel d’air...