Un échec insolent !

par Philippe Bilger
vendredi 21 mars 2008

Apparemment, il convient de se méfier des réussites éclatantes ou même estimables. Les fiascos, aujourd’hui, ont plutôt la faveur des politiques. Nadine Morano, sèchement battue aux élections municipales, est nommée secrétaire d’Etat. La défaite à Toul donne la gloire à Paris. Jean-Marie Bockel, pour qui s’intéresse à la francophonie, semblait n’avoir pas démérité, loin de là. Il est, par conséquent, chargé des Anciens combattants, catégorie très respectable, mais qui, à l’échelle gouvernementale, ne constitue pas un vecteur essentiel.

Et il y a des échecs insolents si on peut galvauder cet adjectif généralement attaché aux triomphes professionnels indiscutés. Je pense, en ces temps d’arrivées et de départs, à Georges-Marc Benamou et à la virulente polémique qui a suivi sa nomination à l’Académie de France à Rome, la Villa Médicis.

Le citoyen, même le plus informé, cherchant à débusquer derrière les lignes et les commentaires la réalité des faits et des pratiques, ne peut prétendre connaître dans le détail l’activité d’un conseiller culturel au cabinet du président de la République. Il est possible que des choses nous aient échappé et que notre ignorance nous ait fait manquer l’excellence de séquences où M. Benamou se serait révélé au meilleur de lui-même. Après tout, ce n’est pas parce que ce personnage a glissé et oscillé d’un président l’autre, comme dirait Céline, et qu’il est honni par la gauche et notamment par Pierre Bergé que nous devons forcément présumer un maigre bilan de sa part.

Cette réserve faite, il ne s’est peut-être rien passé de capital entre ses quelques frasques arrogantes du début et ses différends de la fin avec des responsables de l’audiovisuel ou la ministre de la Culture. Un tel tableau manifesterait plus le caractère difficile et dit-on vaniteux de ce conseiller que la qualité de sa politique.

Pourtant, il a été nommé à ce poste prestigieux. Si on admet que celui-ci aurait dû échoir à quelqu’un dont il aurait été la juste récompense, force est de se demander pourquoi de tels errements sont possibles dans un Etat et une République que le candidat Sarkozy avait rêvés irréprochables. On n’ose pas songer, ce qui serait une solution de facilité pour expliquer cette déviation, aux intrigues de couloirs et aux coups fourrés. Il y a nécessairement une analyse plus profonde à tenter et qui pourrait tenir à la vision d’une démocratie exemplaire mais qui aurait pour vocation de laisser place, en certaines circonstances et pour certains lieux, à des choix régaliens et à des préférences présidentielles. L’irréprochable sur ce plan ne concernerait pas l’Elysée, en quelque sorte.

Il est hors de question de m’immiscer dans la controverse qui oppose Olivier Poivre d’Arvor (qui a écrit une lettre ouverte au président - le site du Nouvel Observateur et Bibliobs) à Georges-Marc Benamou. Le premier connaît pourtant Beaumarchais qui a déjà tout éclairé : "il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui obtint le poste". Rien n’a changé, depuis. Je comprends qu’Olivier Poivre d’Arvor se soit rappelé avec une nostalgie aigre les compliments de Benamou évoquant, pour la Villa Médicis, "d’excellents candidats, notamment Olivier Poivre d’Arvor". Toujours est-il que ce poste lui a échappé et que Georges-Marc Benamou se l’est vu approprier comme cadeau de départ.

Pour ma part, je croyais à la valeur de cette exigence - l’Etat irréprochable - et je continue d’y adhérer avec évidemment moins de fraîche naïveté qu’avant. Cet Etat qui se doit d’être exemplaire intègre l’Etat de droit, mais le dépasse, tant sa substance touche l’ensemble des facettes d’une société, politiques, économiques, administratives et culturelles. Aucune notion n’est plus importante pour un magistrat. D’abord, c’est un Etat "irréprochable" que la magistrature a la mission de représenter dans son activité quotidienne pour peu qu’on néglige les arguties sur Etat et société. C’est sous l’égide de cette démocratie éthique que le judiciaire accomplit ses tâches et celles-ci seront d’autant mieux assurées et comprises par les citoyens que leur source républicaine sera insoupçonnable. Que l’Etat soit irréprochable et c’est le gage d’une justice honorable et honorée. Mais cet Etat exemplaire, c’est aussi celui dont les magistrats, comme tous leurs concitoyens, ont vocation à recueillir les bienfaits dans leur existence professionnelle comme dans la sphère civile. Autrement dit, je n’ai pas perçu ce slogan de campagne comme un engagement creux et vain, mais comme l’affirmation d’une rigueur républicaine qui saurait soumettre à la morale et au mérite les expressions de l’Etat et ses choix, même les plus politiques.

En ce sens, il me semble que ce n’est pas forcer le trait que de soutenir le caractère indivisible de ce caractère irréprochable. Comme la peine de mort hier dont l’abolition, sur le plan du principe, ne pouvait laisser subsister aucune exception, la perfection éthique d’un Etat ne saurait tolérer la moindre entorse du haut de l’impérium présidentiel, de ses décrets toujours à justifier jusqu’au bas d’une organisation administrative et de ses postes les moins exposés. De la sophistication des mécanismes de pouvoir jusqu’à l’évidente simplicité des rouages les plus familiers et quotidiens. Pour peu qu’une nomination décide de se soustraire à l’entendement commun, qu’elle apparaisse comme la cause d’un scandale et non la conséquence d’un mérite, se trouve touché tout l’édifice fragile d’un Etat et de la démocratie qui l’irrigue. Rien ne se perd de ce qui porte atteinte, fût-ce de manière dérisoire, au bon sens et à l’impartialité qu’on attend de l’autorité qu’on a élue. Rien ne se crée si ne sont pas sans cesse colmatées les fissures par lesquelles l’injustice et l’incompréhension ont frayé leur chemin. Il faut boucher les voies du désordre et du déséquilibre comme on bouche des voies d’eau.

Aussi, ce n’est pas faire trop d’honneur à Georges-Marc Benamou que de lui consacrer presque tout un billet. Sa situation, son pouvoir élyséen et sa chance surprenante renvoient au paradoxe d’un échec insolent rétribué au prix fort. Il y a quelque chose qui fait plus qu’agacer le citoyen dans cette étrangeté. Cela n’appelle pas l’indulgence pour les foucades d’un pouvoir dont on comprendrait trop bien les abus. C’est presque de la révolte devant le "bon plaisir" d’un Etat qui tient si peu compte des fiascos qu’il ne les impute pas à charge. Cette mansuétude est d’autant plus étonnante que le président de la République, ailleurs, n’a pas cessé de s’en prendre aux "patrons voyous" dont les échecs rendraient scandaleux leur "parachute doré". Le "parachute doré" de Georges-Marc Benamou, c’est la Villa Médicis.

Enfin, qu’on ne vienne pas me reprocher de désigner nommément et de viser clairement. Je sais bien que le confort, quand on fait référence à des attitudes personnelles, consiste à disserter vaguement d’idées pour s’éviter d’avoir à cibler. Il y a des moments, il y a des sujets qui imposent le combat singulier. Il en est d’autres qui nécessitent le débat conceptuel. Il n’y a aucune inélégance à dénoncer les êtres quand, jamais, on ne s’attaque aux faibles.

On n’a plus d’autre choix que de souhaiter bonne chance à la Villa Médicis entre les mains de Georges-Marc Benamou.


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