Un excellent texte du CFCM
par Christian Labrune
samedi 7 juin 2014
Au lendemain de l'attentat de Bruxelles, comme après ceux de Montauban et de Toulouse, nombreux sont les citoyens français qui ont dû aller voir ce que pouvaient en dire sur l'Internet les sites consacrés à l'islam. Sur Oumma.com on ne trouvait que le simple rappel des faits suivi d'une petite vidéo où l'ancienne avocate du tueur doutait qu'il ait pu être l'assassin, mais elle a rapidement disparu, remplacée par une déclaration du Ministre de l'Intérieur visant à dédouaner la communauté musulmane. Oumma.com se mouille pas ! Mais sur le site du CFCM où figure aujourd'hui en première page une déclaration tout à fait satisfaisante de Dalil Boubakeur, le Recteur de la Mosquée de Paris, un document de 14 pages extrêmement intéressant – et des plus attendus ! - vient enfin de faire son apparition, intitulé « Juin 2017 – Convention Citoyenne des Musulmans de France pour le vivre-ensemble.
Mon objectif n'est pas de résumer ce document - c'est lu en dix minutes et il suffit de taper CFCM dans Google-, mais seulement de commenter un certain nombre de points parmi les plus remarquables.
Tout en tenant à « affirmer son identité », ce qui est bien légitime, la communauté musulmane, par la voix du CFCM, entend rejeter le « repli communautaire » et favoriser « l'union de tous, sans distinction d'origine ethnique, nationale, linquistique ou d'obédience d'écoles ou schismatiques ». C'est dire qe les auteurs du texte paraissent vouloir se rallier au principe de laïcité et, pour ce qui concerne les conflits internes de l'islam, tourner le dos à une certaine tradition takfiriste qui a toujours eu tendance à apostasier ou à massacrer ceux qui sortiraient de la « vraie » religion, comme on peut le voir encore actuellement du côté de la Syrie où des factions antagonistes du jihadisme sont occupées à s'entretuer.
« L'islam est parfaitement compatible avec les lois de la République », disent les auteurs, et ils approuvent le principe de laïcité, reconnaissant que « La France assure à tous les citoyens la liberté de croire ou de ne pas croire, de pratiquer ou de ne pas pratiquer leur religion ». Ils condament par conséquent les exactions des extrémistes, et le dévoiement des lieux de cultes et des mosquées « qui ne sont dédiés qu'à l'adoration de Dieu et de rien d'autre ». Ils appellent à une coopération de tous : état et familles musulmanes, pour « juguler les actions, subversives et radicales, qui ternissent l'image de la religion musulmane ».
Comment pourrait-on ne pas souscrire à ces déclarations ? Le plus intéressant, c'est sans doute cette idée que l'islam peut et doit évoluer : « Le Renouveau correspond à une action de « contextualisation » dans le temps et dans l'espace, pour la compréhension de la religion et l'ajustement de son application dans une société et une réalité en perpétuel développement et transformation ». Cela revient à convenir que des textes du VIIe siècle valaient peut-être en leur temps mais n'ont plus guère de pertinence pour organiser la vie des citoyens du XXIe siècle engagés depuis déjà pas mal de temps dans ce que Marcel Gauchet appelle la « sortie du religieux ». Les chrétiens sont à peu près sortis du carcan des anciennes prescriptions, il faudra bien que les musulmans s'affranchissent aussi de la crédulité obscurantiste, même si c'est avec un peu de retard.
On peut comprendre également que les auteurs du texte dénoncent « l'islamophobie », mais on doit quand même relever une petite phrase qui témoigne d'une vraie lucidité, quoique tardive : « Les musulmans doivent d'insterroger sur l'image qu'ils projettent dans la société. En définitive, les musulmans ne peuvent se dédouaner de leur propre part de responsabilité dans l'existence et le développement de ces sentiments, même si ceux-ci sont souvent irrationnels ».
On peut en effet remarquer que depuis quelques années, les musulmans ont très bien su se « stigmatiser » eux-mêmes. En donnant la parole à un Tariq Ramadan, en invitant en 2012 au Bourget des prédicateurs crapuleusement fanatiques tels que Youssef al-Qaradâwî ou Mohamed al-Nasri, l'UOIF, qui a eu le culôt par la suite de « regretter » leur interdiction sur le territoire français, s'est définitivement discréditée aux yeux de tous ceux qui disposent d'un cerveau. Ce que ces derniers ont pu penser en la circonstance n'était en rien « irrationnel ». Et que dire de la véritable agression subie à l'Institut du Monde Arabe par l'écrivain al-Aswany dont on peut encore voir les images accablantes à cette page :
A la différence des Frères musulmans tunisiens au lendemain de la révolution, le CFCM reconnaît une entière égalité entre les femmes et les hommes. Dont acte, mais s'il entend dissuader les musulmanes de porter le voile intégral que le Coran n'impose pas, il paraît maintenir la prescription du voile, ce qui est là encore une manière très irresponsable d'induire les femmes musulmanes à se stigmatiser elles-mêmes par l'exhibition d'une croyance particulière dont personne ne devrait avoir à connaître dans l'espace public. Il n'y a pas grand chose qui puisse distinguer physiquement un musulman dont les ancêtres sont venus d'ailleurs d'un européen. J'ai été longtemps professeur dans le 93 ; la première semaine, venant d'un poste en Normandie, j'avais été un peu surpris – et enchanté !- de voir que je n'avais pas deux élèves de la même couleur. Inutile de dire qu'après dix ans dans les banlieues, on est devenu complètement insensible à ces sortes de différences ; on peut même dire sans exagérer qu'on ne les voit plus du tout. Les signes religieux, en revanche, sont comme les drapeaux dans les batailles : signes de ralliement pour les uns et d'inévitable hostilité vis à vis de ceux d'en face. Ces sortes de clivages n'ont aucune place dans une démocratie. Mais ces modes absurdes passeront, et les femmes musulmanes finiront bien par s'en lasser, et probablement avant que n'ait changé là-dessus la position du CFCM.
Certains diront qu'après les crimes de Toulouse et de Bruxelles, les musulmans sont dans leurs petits souliers, et que ce texte s'efforce de donner le change, que dans un contexte un peu différent et moins dramatique il n'aurait jamais vu le jour. Manière de temporiser, de recourir à la « takiya », et d'attendre des jours meilleurs où la possibilité d'avancer de nouveaux pions redeviendra possible. C'est un procès d'intention qu'on peut sans doute faire, instruit par l'expérience et par la connaissance du Coran, mais il vaut mieux quand même prendre au mot ce texte. L'athée, le vieux bouffe-curé que je suis pourra bien rigoler aurant qu'il le voudra du respect qu'on y trouve encore pour des prescriptions d'un autre âge, mais ce n'est pas là ce qui importe. Lorsqu'elles renoncent au prosélytisme et condamnent toute violence, prônent enfin le dialogue avec les autres croyances ou incroyances, les religions deviennent tout à fait tolérables, et l'islam comme les autres.
En tant que citoyen français, il me semble qu'en la circonstance il convient de remercier Dalil Boubakeur et le CFCM.