Un rire républicain ?

par Philippe Bilger
mardi 17 mars 2009

Nicolas Demorand, sur le site du Point, explique que Stéphane Guillon n’était pas "haineux" à l’encontre de Dominique Strauss-Kahn et que son rire était "républicain". Alors que celui de Dieudonné ne l’était pas quand il remettait un prix à un comédien déguisé en déporté. Parce que, selon ce brillant journaliste de France Inter, Guillon n’offensait qu’une personne en se fondant sur une actualité connue (les déboires de DSK) tandis que Dieudonné s’en prenait à une communauté qui avait souffert. Pourquoi pas ? On peut en effet qualifier un rire de "républicain" même si l’adjectif semble ennoblir la réalité de la substance.

Cet entretien avec Nicolas Demorand montre à quel point, dans le domaine du rire, de l’humour, du sarcasme, de la polémique, il existe beaucoup de nuances et des genres qui, pour appartenir grossiérement à un seul registre, ont chacun leur identité et leurs limites. Cette perception ne peut qu’être confirmée par la récente livraison de Marianne qui a consacré vingt trois pages aux "professionnels de la provoc’ ", avec un excellent texte de présentation d’Eric Conan. Je ne suis pas convaincu par le choix de certains "provocateurs" qui me paraissent relever d’une autre forme d’esprit et de dérision.

Comment définir la provocation ? D’emblée, laisser penser que cette humeur acide, ce surgissement d’une liberté imprévisible peuvent représenter le fond de commerce d’un métier, une attitude médiatique comme une autre, la banalité d’un comportement constitue, à mon sens, une dénaturation de la provocation dans sa pureté caustique. Elle est invention, appréhension perfide ou souriante d’un inconnu, volonté de surprendre, refus des sentiers battus. On ne va pas chaque jour à la provocation comme on va à son bureau. L’unique et le vif qui la caractérisent "jurent" avec le répétitif. Les travaux forcés sont contradictoires avec elle.

La provocation véritable n’attend pas. Elle prend les devants, comme nous le rappelle son étymologie. Elle éclabousse sans prévenir. Elle ne réagit pas, elle agit. Elle ne répond pas, elle attaque. Avec elle, aucun avertissement préalable. Elle survient comme un coup de foudre, se mène comme une guerre éclair et, bien conduite, ne laisse personne sur le carreau. La provocation est une manière gracieuse ou stimulante d’instiller le sel dans le fade des échanges et des propos convenus. Elle est faite pour éveiller ou réveiller. On ne l’autorise pas, elle se donne tous les droits.

Force est d’admettre que la provocation, dans son essence, est de plus en plus rare. Parce que préventive, il convient tout de même qu’elle s’attache à quoi que ce soit qui lui donnera élan et singularité. Une idée, une sensation, une information, un ridicule. Malheureusement pour les provocateurs qui rêvent de continuer à bousculer notre confort intellectuel et notre tranquillité d’âme, l’époque a changé. Les tabous se font rares et les transgressions sont devenues tristement habituelles. Le sacré- qui a été longtemps la cible privilégiée, voire exclusive de nos drôles professionnels- n’est plus un sujet puisqu’il a été tellement pillé et exploité que même le plus grand talent ne parvient plus à le vivifier. Plus aucun sujet, par ailleurs, n’est sacré. Une chape de monotones moqueries et d’apparentes dénonciations, pire qu’une chape de plomb, a rendu inutilisables tous les thèmes d’antan. Comme ils devaient être doux les siècles passés où l’indignation était garantie à tout coup, où un simple doute était traité comme un sacrilège et où tout vous assurait un succès facile quand on quittait une seconde les chemins majoritaires ! La provocation, alors, frisait l’élitisme. Aujourd’hui elle est démocratisée, et le moins qu’on puisse dire, avec la dérision qui est la provocation du pauvre, c’est qu’elle n’a pas gagné au change.

La provocation n’implique pas que le provocateur mais aussi celui ou celle qui l’écoute, qui en est la victime. Si DSK n’avait pas pris la mouche - il n’y avait pas de quoi-, le propos de Stéphane Guillon serait demeuré, même entendu par une infinité d’auditeurs, solitaire dans son acidité (le Monde, le Figaro, le Parisien). On n’en aurait pas parlé au-delà de son écoute immédiate et Nicolas Demorand n’aurait pas eu à délimiter le "rire républicain" et à blâmer celui qui ne l’était pas. La provocation naît souvent parce que l’esprit et l’oreille d’autrui la constituent comme telle. Combien d’attaques espérant la blessure meurent d’emblée parce qu’une bienveillance ou une indifférence sait les éteindre !

A tort ou à raison, je relie, enfin, le propos provocateur à un jeu, au divertissement, presque à une obsession de la gratuité. Il y a, en effet, dans la provocation qui vient vite occuper un espace vide et un champ médiatique tiède, une envie de moquer le sérieux, de mettre en évidence l’inutile et de poser ses sarcasmes sur de l’insignifiant. La provocation se mêle souvent de nos airs importants à tous, dégonfle - pas assez à mon gré- l’enflure des narcissiques et des vaniteux, nous remet en mémoire notre condition mortelle et nous pique là où ça nous fait mal : à notre être qui se croit, qui s’en croit. Aussi, les pertinents et redoutables duettistes Naulleau et Zemmour, pour moi, ne sont pas des provocateurs parce qu’ils pensent, qu’ils disent ce qu’ils pensent et qu’à leur façon ils sont acharnés à glisser un peu de vérité au coeur d’un simulacre qui amuse ou désole selon son tempérament. Les Guignols, pour le même motif, me sont toujours apparus comme irremplaçables dans la rubrique du rire idéologique. Bruno Gaccio m’a, dans un livre, soutenu l’inverse mais j’ai cru comprendre récemment qu’il l’admettait maintenant. Contrairement au producteur des Guignols qui affirme que la politique et le partisan ne les guident pas. En tout cas, les marionnettes ne provoquent pas, elles visent à éclairer, à faire éclater de rire, aussi à dénoncer. Elles prennent le vice central d’une personnalité et l’exploitent avec mille variations. Et c’est efficace et drôle. Ils ne provoquent pas, ils suivent et c’est normal le site du JDD).

Je ne peux pas m’empêcher d’éprouver une tendresse sincère pour les provocateurs authentiques. Parce qu’ils sont rares et qu’ils viennent s’ébattre en tentant de bousculer les barrières s’ils en restent. Alors, rire républicain ou pas ? Nicolas Demorand s’est-il rendu compte qu’avec son partage il excluait du champ de l’humour largement entendu l’ombre amère, l’aigreur sans bienséance, la dénonciation sans dentelle et l’expression non validée ? La République, c’est ce qu’on conserve précieusement ou c’est le meilleur et le pire mêlés à notre esprit défendant ?


Lire l'article complet, et les commentaires