Une instrumentalisation bénéfique non de la violence mais de la délinquance scolaire
par Paul Villach
samedi 10 avril 2010
Les mesures que le ministre de l’Éducation nationale a préconisées, selon l’agence Reuters, jeudi 8 avril 2010, en clôture des « États généraux de la violence à l’École », ne surprendront que ceux qui depuis 20 ans ne veulent rien entendre ni voir. Tout ce cirque pour décider… de former les professeurs à la tenue de classe et à la gestion des conflits, de motiver par écrit toute sanction et de rendre « exceptionnelle » l’exclusion ponctuelle de la classe ? On ne voit pas ce qui pourrait améliorer la situation. En revanche, on peut sans risque d’erreur prévoir quelle aggravation bénéfique il va en résulter.
Le stéréotype fallacieux du tête-à-tête entre l’élève et le professeur
Une prétendue insuffisance de formation dans la tenue de classe et la gestion des conflits désigne clairement la responsabilité individuelle du professeur dans le désordre qui dévaste les établissements. Il est donc attendu de son expertise accrue une contribution à la solution du problème.
On ne conteste pas que nombre de professeurs soient peu aguerris en la matière : ils commettent des erreurs d’appréciation et surtout de conduite en cas de manquements aux règles de la classe. Il n’est que de voir les films qui prétendent mettre en scène la vie dans un établissement scolaire, qu’il s’agisse de « Le plus beau métier du monde », de « Profs », de « La journée de la jupe » ou de l’invraisemblable « Palme d’or de Cannes » « Entre les murs ». Le stéréotype fallacieux du professeur, dépassé, incapable de répondre à une agression par la conduite appropriée, est invariablement resservi : ignorance de la conduite d’un groupe d’élèves, intervention intempestive par mots ou gestes incontrôlés, punition inadaptée, renvoi solitaire de l’élève fautif, etc. Faut-il que ces réactions imprègnent à ce point l’esprit des réalisateurs que sont devenus les anciens élèves qu’ils étaient.
Le privilège d’être en classe et son double contrat
Une relation en classe entre professeur et élèves repose pourtant sur un double contrat évident. Le premier lie, d’abord, effectivement le professeur et chaque élève : l’un est là pour transmettre un savoir et l’autre pour le recevoir. Cet échange ne peut s’opérer que par le respect d’une discipline élémentaire fondée sur un respect mutuel. Toute conduite qui s’en écarte, rompt le contrat et doit donc être immédiatement corrigée pour qu’il soit rétabli. Cette relation interpersonnelle entre le professeur et l’élève s’inscrit ensuite simultanément dans un second contrat qui, lui, est collectif. L’enseignement en groupe impose une seconde obligation : le groupe ne saurait pâtir des agissements d’un ou de plusieurs de ses membres.
Ce double contrat implique donc pour être respecté l’application de sanctions immédiates en cas de violation. Après un, deux ou trois rappels à l’ordre, on ne voit pas quelle autre mesure appropriée peut être prise que « l’exclusion ponctuelle de la classe » du fautif dont la réintégration est formellement subordonnée à la présentation de ses excuses écrites envers le professeur et la classe et à son engagement à respecter les règles à l’avenir. Être en classe est un privilège, celui de personnes qui se respectent mutuellement pour que la transmission du savoir s’effectue dans les meilleures conditions possibles. Il va de soi qu’une récidive dans la violation des règles de la classe doit exposer au conseil de discipline et au risque de renvoi de l’établissement.
Le rejet de l’exclusion ponctuelle de la classe : un aveu du ministre
Seulement, le ministre entend rendre exceptionnelle "l’exclusion ponctuelle de la classe". Il n’invente rien : elle l’est déjà selon la circulaire 2000-105 du 11 juillet 2000 qui l’autorise. Peut-on pourtant imposer d’avance ces restrictions sans se priver de la seule mesure efficace qui tienne ? N’est-ce pas aux professeurs de décider en fonction des transgressions et des agressions dont le nombre varie d’un établissement à l’autre et même dans le temps au sein d’un même établissement ? Certains chefs d’établissement vont, en début d’année, jusqu’à faire oublier ce droit d’exclusion ponctuelle de la classe aux professeurs qui ignorent souvent le Droit et leurs droits : le livret d’accueil ment ainsi effrontément et précise que cette exclusion est formellement interdite.
Or, dans ces conditions, quel moyen reste-t-il à un professeur face à un élève récalcitrant pour que le reste de la classe puisse suivre son cours normalement ? Aucun ! Pis, le pire exemple est donné aux élèves les plus courtois : ne découvrent-ils pas qu’une agression n’entraîne aucune sanction véritable ? On voudrait étendre la contagion de la transgression qu’on ne s’y prendrait pas autrement. C’est bien pourtant cet enfermement du professeur dans sa classe verrouillée, comme le dompteur dans la cage aux fauves, qui a conduit en partie au désastre d’aujourd’hui. L’administration a trouvé cette astuce pour s’exonérer de ses responsabilités du maintien de l’ordre dans l’établissement : si bordel il y a dans une classe, la faute n’en incombe-t-elle pas au seul professeur qui ne sait pas tenir sa classe, ignore la gestion des conflits, manque de charisme, et tutti quanti… ?
Une politique constante de l’administration : la vulnérabilisation du professeur
On voit bien que les dégâts causées par ces insuffisances qu’on ne nie pas, pourraient être contenues sinon corrigées si l’administration assumait les devoirs de sa charge. Or, faut-il énumérer les affaires qui, depuis des années, défraient la chronique, de la tentative d’assassinat à la condamnation judiciaire pour une gifle en passant par le dénigrement de professeurs par l’administration elle-même auprès des parents d’élèves, tant par oral que par rapport confidentiel ou lettre secrète ? Et ce n’est que la part émergée de l’iceberg ! Ces affaires n’ont pas cessé de montrer la politique constante mise en œuvre par l’administration pour vulnérabiliser prioritairement l’enseignant et le contraindre à une soumission aveugle : car pour l’administration, le prof est l’ennemi n°1 qu’il faut avoir à sa botte ou par des faveurs ou par la contrainte, au besoin en « faisant donner » les parents, selon l’expression en vigueur, ou en protégeant les petites frappes qui servent utilement d’indicateurs et de provocateurs (1).
L’indice symbolique de cette politique réfléchie depuis plus de vingt ans est le refus d’apporter la protection statutaire pourtant obligatoire au fonctionnaire exécutant attaqué à l’occasion de ses fonction, organisée par l’article 11 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983. Le fonctionnaire d’autorité, en revanche, même en position d’agresseur soupçonné, se la voit quasi automatiquement accordée. Il ne semble pas que le ministre ait abordé la question, et pour cause, puisqu’il n’est pas question de changer quoi que ce soit.
Le désordre du Service public comme voie royale vers sa privatisation
Et pourquoi donc ? Tout simplement parce que le désordre dans les établissements scolaires publics entre depuis une dizaine d’années dans une stratégie de désaffection qu’il convient d’encourager dans les familles, en vue de la privatisation prochaine du service public d’Éducation. Le rapport de l’OCDE de 1996 intitulé d’un euphémisme mystérieux, « La faisabilité politique de l’ajustement », fournit le mode d’emploi qui vise à amoindrir la qualité du service public pour rendre désirable sa privatisation sans provoquer de révoltes chez les usagers. C’est écrit cyniquement en toutes lettres page 30 : « Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement et l’école peut progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles, ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la population. »
Qui n’a pas été témoin depuis dix ans de cette destruction insidieuse programmée ? Il a suffi, par exemple, de mettre tel excellent collège entre les mains d’un sinistre principal inculte et soumis, pour qu’il devienne en peu de temps une poubelle, fui par les familles, après la destruction méthodique de ce qui faisait sa qualité appréciée, par diverses méthodes comme la suppression de certaines options intellectuelles (Latin, Allemand), la démolition vengeresse des pratiques pédagogiques innovantes car trop attractives, encouragement imbécile aux sports (« Si tu fais natation, tu ne peux pas faire de Latin » - « Si tu fais Latin, tu ne peux pas faire Allemand »), etc.), et pour clore le tout, la protection généreuse des délinquants sous couverts de compassion envers des « élèves en difficulté », fauteurs de troubles …
Il faut reconnaître qu’avoir inventé dans ces conditions « Les États généraux de la violence à l’École » est un joli tour de prestidigitation pour tenter de masquer aux yeux des naïfs toutes ces données cruelles et faire croire qu’on veut combattre la délinquance. Seulement, c’est à la main qu’il retire du chapeau qu’on reconnaît le magicien quand il en extrait un lapin ou une colombe inattendus. Ici, aucune surprise ! Les minables mesurettes que le ministre brandit, ne sont pas à la mesure du désastre. L’irresponsabilité et l’impunité de l’administration sont soigneusement préservées pour continuer à jeter en pâture à l’opinion publique une fois de plus les pauvres profs dont l’expertise devient inutile quand le désordre est à ce point organisé en vue d’une prochaine privatisation du Service public d’Éducation. Paul Villach
(1) Paul Villach, « Les infortunes du Savoir sous la cravache du Pouvoir, une tragicomédie jouée et mise en scène par l’Éducation nationale », Éditions Lacour, Nîmes, 2003.
Pierre-Yves Chereul, « Cher Collègue », Éditions Terradou, 1993 ; « Un blâme académique flatteur », Éditions Lacour, 2008.