Une misérable affiche du Centre Pompidou : d’Arman au Mans…

par Paul Villach
vendredi 22 octobre 2010

Une affiche publicitaire vise, on le suppose, à stimuler un réflexe inné d’attirance pour vendre le produit qu’elle promeut. Que dire de celle choisie par le Centre Georges-Pompidou à Paris pour inciter les visiteurs à venir voir l’exposition Arman qu’il propose du 22 septembre 2010 au 10 janvier 2011 ?

 Un réflexe inné de répulsion
 
Ce n’est pas le réflexe inné d’attirance qui est stimulé par cette affiche, mais le réflexe de répulsion  : on a envie de s’enfuir à toutes jambes ou, ce qui revient au même, on lève les épaules, consterné, et on passe son chemin. Un fauteuil de style probablement Louis XV remplit le champ en plan d’ensemble sur un fond blanc de totale mise hors-contexte. Il en ressort par contraste d’autant mieux qu’il est noir puisqu’il est calciné.
 
La métonymie qui vient à l’esprit est que pour être dans cet état, ce doit être à la suite de l’incendie de la demeure dont il ornait un salon, celui peut-être de « Madame la Marquise », à qui, dans la chanson, son valet James assure que « tout va très bien ». Si le cadre de bois a à peu près tenu à l’exception d’un accoudoir, la tapisserie du dossier descellée n’est plus que texture de charbon et les ressorts du siège crevé gisent au sol emmêlés. 
 
Une indignation réfléchie
 
En fait, plus que le réflexe de répulsion, c’est une indignation réfléchie que suscite bientôt pareille effronterie. On remarquera que « l’œuvre » en elle-même est si indigente qu’on a éprouvé le besoin de l’habiller, de l’enrichir en le couvrant de lettres. Le Centre Pompidou bégaie même : le nom de « l’auteur », Arman, apparaît deux fois par incrustation en petites et énormes majuscules. Sans doute, comme le serveur en terrasse crie pour être compris de son collègue du bar : « Un café, un ! », le musée craint-il que, sans une répétition de la signature de « l’artiste » pour être bien identifiée, « l’œuvre » soit confondue avec ce qu’elle est réellement : une œuvre d’ébénisterie raffinée détruite par le feu sans qu’on en connaisse la raison, et bonne, cette fois, pour ce qui en reste, à finir en cendres.
 
Le leurre de l’argument d’autorité
 
Pourquoi d’ailleurs s’arrêter en si bon chemin et n’avoir pas répété davantage sur toute l’affiche « Arman, Arman, Arman » ? On ne saurait mieux avouer que ce qui est montré ici n’est pas une œuvre qui existerait par elle-même, mais un nom, rien qu’un nom , devenu un argument d’autorité qu’une coterie, une écurie, un réseau idéologique, un marché ont imposé en en faisant un talisman qui transforme la carcasse calcinée d’un fauteuil Louis XV en œuvre d’art et surtout en espèces sonnantes et trébuchantes pour ses promoteurs ! Joli travail !
 
 Imagine-t-on qu’il soit besoin de répéter ainsi le nom de Gian Lorenzo Bernini sur son groupe sculpté « Apollon et Daphné » ou celui de Michel-Ange sur la coupole de Saint Pierre de Rome ? C’est que leurs œuvres font connaître à leur spectateur les quatre états qui signent une œuvre d’art : le saisissement, l’enchantement, l’admiration devant la prouesse de la réalisation et la réceptivité maximale au message de l’artiste.
 
La loi de la surprise, cette chose morte
 
Que suscite d’autre ce malheureux fauteuil carbonisé sinon la surprise de le voir ainsi récupéré et exhibé dans un musée ? Or, dit si justement Marc à son ami Serge dans « Art  » de Yasmina Réza, « je ne crois pas aux valeurs qui régissent l’Art d’aujourd’hui... La loi du nouveau. La loi de la surprise... La surprise est une chose morte. Morte, à peine conçue, Serge…  » Sinon, tant qu’à faire, on conseille aux partisans de cette conception paresseuse et mystificatrice de l’art, de se précipiter au Mans où il verront encore mieux qu’Arman : le collège Val d’Huisne a été incendié dans la nuit du 18 au 19 octobre dernier sans faire heureusement de victime : estrades, bureaux de maîtres et tables d’élèves doivent composer de superbes tableaux. Et pourquoi, tant qu’on y est, ne pas demander le classement en musée à ciel ouvert de ce collège calciné de type Pailleron (voir photo ci-dessous) ? 
 
Dans un article précédent publié sur AgoraVox le 21 octobre, on a montré comme les publicitaires aiment encore avec plus ou moins de bonheur détourner vers leurs produits à promouvoir le rayonnement d’une œuvre de Michel-Ange 5 siècles après ! Qu’en sera-t-il de ce fauteuil d’Arman dans cinq siècles. Paul Villach

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