Une pommade idéale : le social

par Michel J. Cuny
mardi 27 octobre 2015

Pour bien comprendre la position actuelle de la Sécurité sociale dans la société française, et ne plus avoir à s’étonner exagérément des comportements des multinationales du médicament et de leurs différents relais politiques en présence du trésor de guerre que constituent les caisses de l’Assurance maladie et, tout spécialement, la part consacrée au remboursement des médicaments, il faut la replacer dans son berceau : le social. Qu’est-ce donc ?

Il s’agit à l’évidence d’un écran qui concrétise le double abaissement de l’économique et du politique, c’est-à-dire du travailleur et du citoyen, au profit d’un vague consommateur de certains bienfaits de la vie en société dont on ne sait plus très bien la provenance, ni la justification, puisque, pour sa part, l’exploitation n’a fait que croître et embellir, ici comme dans le reste du monde.

Voici donc, pour nous familiariser avec ce sombre sujet, un petit peu de poésie… doucement romantique.

Ainsi que nous le rappelle Jacques Donzelot dans son ouvrage "L’invention du social", Alphonse de Lamartine avait décidément les pieds sur terre, comme nous pouvons en juger à l’entendre déclamer ce qui suit :
« J’adore la propriété, et je n’ai que mépris pour ces hommes qui ont essayé de faire passer "la propriété pour un vol et le fusil pour une idée". Mais comment maintenir la propriété dans la société si une large partie de celle-ci se trouve dépourvue de tout bien, menacée dans sa subsistance même, privée donc des protections les plus élémentaires ? La propriété ne peut se défendre et se justifier que si elle entre dans un certain rapport avec le travail, si elle apparaît à tous, et surtout à ceux qui en sont dépourvus, comme sa récompense, réellement accessible par l’effort. Or, ceux qui n’ont encore aucune propriété sont aussi les plus exposés à ne pas trouver de travail. C’est là une anomalie dont la République ne saurait aisément s’accommoder d’autant moins que les sans-travail ne sont pas absolument dépourvus de tout titre de propriété : ne possèdent-ils pas, en commun avec tous, des biens communaux et, de façon générale, les biens de l’État ? En outre, les richesses accumulées dans la société ne sont-elles pas aussi un peu les leurs, pour autant qu’il y entre forcément quelque part du travail de leurs ancêtres ? Et cela ne fait-il pas obligation de leur y ménager quelque accès ?  »

En anticipant beaucoup, mais en n’ayant qu’un tout petit effort d’imagination à faire pour y parvenir, nous pressentons que cette béance va pouvoir être remplie par le social.

En conséquence, l’opposition de classes qui s’était manifestée en 1848 sous la forme d’une mise en cause du droit de propriété par la redoutable émergence d’un possible droit au travail, va se trouver noyée, durant les vingt dernières années du XIXème siècle – et sur fond d’une éventuelle reconquête de l’Alsace-Lorraine perdue en 1871 – dans la fiction d’une solidarité sociale animée par un droit tout aussi social.

Jacques Donzelot nous en offre ici une synthèse :
« Sous le signe de la solidarité s’est développé à la fin du XIXème siècle, tout un mouvement législatif qui a posé les bases de ce qu’il est convenu d’appeler le droit social : lois relatives aux conditions de travail, à la protection du travailleur dans les divers cas où il perd l’emploi de ses forces : les accidents, les maladies, la vieillesse, le chômage. Dans cette rubrique, on a pris l’habitude de ranger aussi les lois protectrices de l’enfant et de la femme dans la famille, les multiples mesures destinées à veiller aux conditions de santé, d’éducation et de moralité de tous les membres de la société.  » 

Ce système permet d’ouvrir un débat permanent, mais sans danger pour la structuration qui fait du travailleur un jouet dans les mains du capital. En effet, ainsi que le souligne Jacques Donzelot  :
« Malgré leur lenteur, les réformes sociales occupent le centre de la vie politique. Elles accréditent l’idée d’une réalisation pacifique de l’idéal républicain, clivant les partis de gauche comme de droite en une fraction qui, explicitement ou non, accepte cette nouvelle règle du jeu, accélérant ou modérant ce processus de progrès, mais de toute façon reconnaissant sa pertinence ; en face d’une autre fraction qui se durcit et se radicalise, à proportion de l’efficacité de cette technique gouvernementale.  » 

Il ne faudrait surtout pas perdre de vue que ce processus permet d’étouffer une question qui reste cruciale aujourd’hui encore. Jacques Donzelot nous la rappelle :
« Comment pouvait-on donner aux classes populaires des droits qui ne leur donnent cependant pas de droit sur l’État, de prise subversive sur lui, comme cela fut le cas avec le droit au travail de la seconde République ?  »

Droit au travail, et non pas droit du travail. Le second est très exactement ce qui a été mis en place au nom de la solidarité sociale. Quant au premier, c’est tout autre chose… Pour qu’il existe un droit au travail, il faut que le capital lui-même soit sous le contrôle des travailleurs. Ce qui ne s’est encore jamais vu nulle part…

Pour l’instant, nous en restons donc au travailleur tel que le droit du travail le dessine et tel que Jacques Donzelot le situe au beau milieu de la solidarité sociale :
« L’ensemble des garanties dont il bénéficiera grâce à cette méthode lui ouvre droit à des compensations éventuelles, à une protection donc de son salaire ou de sa capacité. Mais cela ne lui donne aucun pouvoir sur la direction de l’entreprise ou de l’État.  »

(Extrait de Michel J. Cuny, Une santé aux mains du grand capital ? - L’alerte du Médiator, Éditions Paroles Vives 2011, pages 275-276)


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