Y a-t-il des langues plus faciles que d’autres ?

par Krokodilo
mardi 10 février 2026

Oui - et non ! 
Il existe UNE langue infiniment plus facile que d’autres : notre langue maternelle ! (Ou paternelle, celle du parent qui materne, celle du soin de la prime enfance)
Parce que nous l’avons apprise sans effort apparent ni conscient, en immersion complète (H24 hormis le temps de sommeil), avec un cerveau en plein développement et avide d’apprendre, en interaction permanente avec des proches qui nous corrigent sans arrêt « on ne dit pas comme ça ! », et un facteur affectif puissant qui renforce l’apprentissage.
(Les pathologies du lien dans la petite enfance ont pour conséquence un retard de langage)
Il existe DES langues qui, POUR NOUS, seront plus faciles que d’autres : la langue scolaire lorsqu’elle est différente de la maternelle, la langue ethnique/familiale (elle aussi parfois différente) SI, et seulement si, elle est pratiquée régulièrement.
Inversement, il existe DES langues qui, POUR NOUS, seront difficiles à apprendre : les plus éloignées de la nôtre, par différents aspects que nous allons détailler.
En somme, tout est relatif, comme dans l’espace-temps !

Pourtant, chacun le sent intuitivement, il existe des difficultés objectives. Lesquelles ?
- L’éloignement par rapport à la nôtre (alphabet, sons et groupe linguistique différents).
- Les alphabets différents.
Pour nous, tout autre que l’alphabet latin : grec, cyrillique, arabe, par exemple, ou des idéogrammes (plusieurs milliers en chinois). 
- Les sons différents : même dans des alphabets ou des langues qui nous sont théoriquement plus familiers, certains sons peuvent être de vraies difficultés pour des francophones (par exemple la jota espagnole, le kha arabe, le x russe qui sont à peu près le même son, ou le « r » roulé).
- La phonétique, plus ou moins régulière.
Le français a 35 phonèmes (les sons), l’anglais 46.
Mais ces sons peuvent être écrits de différentes façons (o, eau, aux, au, haut, etc.) : le français a 190 graphèmes, l’anglais 1120 ! Si on n’a jamais entendu un mot, on ne peut savoir comment le prononcer simplement en le lisant.
Le français lui non plus n’est pas facile pour les étrangers sur le plan phonétique, avec les « e » muets, les nasales « on », « en », « an », ou la distinction entre « u » et « ou » (dessus/dessous).
- Des procédés sonores très inhabituels pour nous, comme les nombreuses gutturales en arabe, les langues tonales où le ton modifie le sens du mot (chinois), ou beaucoup plus rares : les claquements sonores du xhosa (langue du peuple Boshiman du Kalahari, rendus célèbres par le film « Les Dieux sont tombés sur la tête »).
- L’accent tonique, fixe (français, polonais, hongrois...), ou variable (anglais, russe, italien etc.). 
- Les conjugaisons, des verbes réguliers et irréguliers.
- Les temps verbaux utilisés seulement à l’écrit, comme en français le passé simple et l’imparfait du subjonctif, dont certaines formes sont même désuètes.
- Les déclinaisons des substantifs (russe, slovaque, tchèque...).
- Le vocabulaire est un considérable effort de mémoire, encore accru de deux façons : par les doublons (latin/germanique : liberty/freedom), et par l’existence de plusieurs racines (radicaux) pour le même sens.
En anglais, parmi les doublons, il n’est pas rare qu’une seule forme soit la bonne dans telle ou telle expression, et l’autre incorrecte (idiomatismes), comme « Eastern Europe » et « East Africa. »
En français : le substantif parole correspond à l’adjectif oral, ville correspond à urbain, oncle donne avunculaire ! Cheval, jument, poulain, étalon sont quatre mots qui ont un lien logique et qui pourtant sont formés de racines étymologiques différentes.
Cette richesse de vocabulaire n’est qu’apparente car elle n’apporte rien au sens, tout en augmentant grandement la difficulté.
- L’irrégularité de la dérivation lexicale peut accroître la difficulté du vocabulaire.
En français, plusieurs suffixes différents sont utilisés pour indiquer les métiers : certains sont fréquents comme -iste (pianiste), -ier (plombier), -eur (professeur), d'autres plus rares, donnant peintre, acrobate, écrivain...


Quarante, cinquante, soixante, mais pourquoi ne pas adopter septante, octante (huitante) et nonante, logiques et réguliers, plus naturels pour les enfants, et qui sont d’ailleurs autorisés sur tout document administratif français, y compris les chèques ?
- Les tournures idiomatiques rendent la langue difficile lorsqu'elles sont très nombreuses (anglais).
- L’argot, ou plutôt les divers argots (toutes langues).
- Les termes techniques, le jargon des métiers (toutes langues).
- Les accents régionaux (toutes langues).
- Les chansons à cause de la distorsion phonétique (toutes langues).
- Les exceptions sont une surcharge pour la mémoire. L’anglais et le français en sont truffés, et si nous n’y faisons guère attention, c’est que depuis la prime enfance nous avons appris à bloquer nos réflexes logiques et à faire barrage au raisonnement naturel, l’assimilation généralisatrice. C’est un mécanisme naturel de la pensée qui fait spontanément dire aux petits « je boivais » au lieu de « je buvais », dès lors qu’ils ont appris l’imparfait du premier groupe, et qu’ils veulent l’appliquer pour montrer avec fierté qu’ils ont compris. Quelle déception lorsqu’on les corrige !
Un exemple anglais : pour dire « les enfants devront », au lieu de former ce pluriel et ce futur régulièrement, « the childs will must », on doit dire « the children wil have to ».
Des exemples français :

- On peut garer une voiture, mais pas la « dégarer », alors que l’on peut faire et défaire, monter et démonter, couvrir et découvrir, etc. De même, presque tous les enfants ont un jour utilisé « plus bon » au lieu de « meilleur ».
C’est ce mécanisme naturel de la pensée qui fait le charme des mots d’enfants, et c’est ce naturel que l’apprentissage des langues doit bloquer par des réflexes conditionnés « on ne dit pas comme ça » ! Heureusement, on a oublié quelles frustrations intellectuelles cela représente... car c’est loin. Mais pour les langues étrangères, il en va tout autrement : nous sommes pleinement conscients des difficultés et nous ne disposons pas d’autant de temps à y consacrer que dans toute l’enfance, ni des mêmes capacités.
Il faut remarquer que les langues, malgré une relative rigidité et une norme à laquelle veillent Académie, lettrés, dictionnaires (qui suivent néanmoins l’évolution) ainsi que les professionnels (correcteurs, enseignants, grammairiens), sont vivantes, foisonnantes, et manifestent régulièrement une envie de suivre cette assimilation généralisatrice, de dériver des mots selon les principes propres à chaque langue : depuis quelques années, on lit sur Internet l’expression je plussoie, "imposition" a connu un glissement de sens depuis la taxation jusqu’à signifier également : imposer quelque chose. "Positiver" est la dérivation de positif. "Solutionner" est dérivé de solution et, quoique parfois qualifié de barbarisme, a pu entrer dans le Littré avec la mention « critiqué ».
Remarquons qu’on a remplacé un verbe difficile à conjuguer, "résoudre", par un verbe du premier groupe. Depuis quelques années, tous les nouveaux verbes sont du premier groupe, à l'exception d'alunir. Une sorte d’inconscient collectif linguistique manifeste donc une volonté naturelle de dérivation logique, mais également le désir que cette dérivation aille dans le sens de la simplicité.

Ainsi, on voit que chaque langue a ses difficultés, mais aussi ses facilités :

- Le chinois, souvent cité comme le plus difficile pour les Français par sa prononciation, ses tons, son écriture par idéogrammes et ses homonymies, est facile par sa grammaire régulière et cohérente, son absence de verbes irréguliers.

- Le russe est redouté pour sa déclinaison des substantifs (comme d’autres langues slaves : ukrainien, polonais, tchèque, serbe etc.), son accent tonique est variable, mais sa phonétique ets relativement régulière.

- L’allemand est réputé difficile au début, mais plus facile à mesure que le niveau augmente, un peu à l’inverse de l’anglais où les « fluent » désespèrent de pouvoir un jour se faire passer pour des natifs.

Puisque les critères de difficulté objective existent, il devrait donc être possible de leur attribuer un coefficient et d’obtenir ainsi une moyenne, une échelle de difficulté. Eh bien non, car l’attribution de ces coefficients ne pourrait être que subjective !

Il existe néanmoins des éléments scientifiques indirects, comme le taux de dyslexie, qu’on s’attend à trouver élevé dans des langues supposées « difficiles » et faible dans des langues régulières.
Ce qui est bien le cas : il est plus élevé en français et en anglais qu’en italien ou en espagnol, du fait de l’incohérence phonétique de l’anglais. À l’inverse, l’italien est si peu propice à la dyslexie que l’on n’y dépiste même pas ce problème !
En France, les enseignants estiment qu’on apprend à lire au CP en un an.
En Angleterre, les enseignants estiment ce temps d’apprentissage de la lecture à trois années.
Dans les langues avec moins de graphèmes, quelques mois suffisent pour passer de l’alphabet aux syllabes et à la lecture : finnois, polonais, tchèque, russe, indonésien…
Mais ça ne peut être un critère universel de difficulté d’une langue : le chinois (mandarin) est difficile pour nous alors qu’il s’y trouve peu de dyslexie (parce que la lecture n’est pas alphabétique.)
De plus, la définition même de la dyslexie étant imprécise et variable, les résultats des études ont une grande variabilité (de 5 à presque 12 % pour l’anglais).
Le lien entre dyslexie et difficulté phonétique de la langue existe, mais il est difficile à quantifier, et ne peut servir de critère absolu de difficulté d’une langue.
Tout est relatif : pour un francophone, l’italien sera plus facile que l’arabe, le chinois, l’allemand ou l’anglais.
Pour un chinois, une langue du même groupe sera plus facile.
Pour un Français qui baigne depuis l’enfance dans l’anglais (obligatoire de fait, sinon de droit), dans un environnement médiatique et politique pro-anglais (influence culturelle américaine, Union européenne), il aura l’impression que celui-ci est plus facile.
Les difficultés de l’anglais sont pourtant reconnues par les linguistes, par le ministère de l’Éducation nationale, par Churchill ! Mais c’est un sujet que nos médias évitent. Certains sites publient même une pseudo-liste de l’Unesco dont l’anglais est absent ! (Non sourcée, l’IA Claude conteste que l’Unesco publie un tel classement).
Le mur de Babel existe toujours, et les enjeux économiques et politiques autour de la langue de communication sont trop importants pour que le débat soit objectif.
À notre avis, le 20e siècle aurait dû, aurait pu être celui de l’espéranto, le 21e sera celui de la traduction automatique orale.
Si les facteurs qui rendent les langues difficiles sont identifiables, on peut donc envisager d’agir dessus. Il eût été normal que nous les simplifiassions !
En fait, cela a déjà été fait à plusieurs reprises : Lomonossov pour le russe, Dante en italien (controversé), Eliezer Ben-Yehuda qui est à l’origine du renouveau de l’hébreu ; l'indonésien a été standardisé à partir du malais.
En France, la loi du 6 décembre 1990 a réformé l’orthographe après une rude bataille, ses recommandations furent lentement acceptées, les anciennes formes cohabitant avec les nouvelles, ce qui ne facilite pas les choses…
L’espéranto a été conçu par Zamenhof dans cet esprit, en agissant sur chacun des facteurs de difficulté, à partir de plusieurs « grandes langues » européennes de son époque, afin de proposer une langue auxiliaire disposant de toutes les fonctions d’une langue tout en étant très largement plus facile à étudier. Mais les obstacles politico-économiques ont freiné sa diffusion.

En résumé, il est impossible d’établir un classement absolu de la difficulté des langues. Cette difficulté dépend de l’éloignement avec notre propre langue, (et notre groupe linguistique), et de facteurs personnels tels que la motivation et le temps qu'on y consacre, outre le niveau de langue qui est visé. Ce sera dans tous les cas un travail considérable...

Bibliographie : nombre d’exemples linguistiques proviennent du livre de feu Claude Piron (ex-traducteur à l’ONU et l’OMS, polyglotte, psychologue), de son livre « Le défi des langues » , collection L’Harmattan.
Sur la dyslexie et les langues :
https://www.letemps.ch/societe/dyslexie-deux-plus-frequente-aux-etatsunis-quen-italie?srsltid=AfmBOopm89htahdL9y2gt8nP0rqdj5TLxfNq9POuCkMi9g6pn2I7OHs5

https://ipubli.inserm.fr/bitstream/handle/10608/110/Chapitre_7.html
https://quillbot.com/fr/blog/foire-aux-questions/la-dyslexie-concerne-t-elle-toutes-les-langues/
https://www.psychologue.net/articles/lapprentissage-dune-langue-par-les-dyslexiques-pourquoi-pas-lesperanto
Deux sites évoquent un pseudo-classement par l’Unesco, en excluant l'anglais... et sans donner de référence :
https://www.en-vols.com/inspirations/culture/langue-plus-difficile-unesco/
https://alltradis.com/top-10-langues-difficiles/
Un autre cite comme source une étude à la fois « relayée en Europe » et issue de l'Unesco (?) ou du Foreign Service Institute (américain...)
https://www.scolinfo.net/voici-le-classement-des-langues-les-plus-dificiles-au-monde-selon-une-etude-europeenne/
Tout ça semble provenir d'une seule source non citée, « info » reprise par de nombreux médias, comme cela arrive souvent maintenant, hors des publications académiques.

Sur les difficultés de l'anglais :

https://1to1progress.fr/blog/2022/06/08/difficultes-apprentissage-anglais/

Sur l’apprentissage précoce des langues, je renvoie à mon ancien article sur Agora vox :
http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=17493


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