@Luc-Laurent Salvador
Le
problème de saint Augustin, c’est qu’il a beaucoup écrit, et
qu’il a beaucoup évolué à partir de son néo-platonisme et de
son manichéisme d’origine. Il est dès lors délicat de s’y
référer comme à une autorité incontestable. Il a publié un
ouvrage intitulé Rétractations à la fin de sa vie, dans lequel il
revient sur toutes ses « erreurs ». Il est d’ailleurs
intéressant de noter que l’on part souvent de lui lorsque l’on
souhaite s’écarter de la norme de l’Église. Ça a été le cas
des jansénistes au XVIIe siècle. C’est un auteur ample, profus,
avec beaucoup de concepts, donc on peut toujours y trouver ce qu’on
cherche.
Je
maintiens que votre démarche me semble foncièrement gnostique dans
son inspiration. Il n’est pas innocent que vous partiez de Platon.
Etienne Couvert a écrit deux ouvrages, De la gnose à l’œcuménisme
et La Gnose contre la foi, dans lesquels il montre bien que Platon
est la source et la référence obligée de tout le courant
gnostique. Il retrace l’itinéraire d’Augustin : « Saint
Augustin ne s’est jamais détaché du platonisme complètement et
même lorsqu’il le rejetait explicitement il en restait imprégné. »
Jonas sur ce fil a parfaitement établi la distinction entre le
mépris du corps platonicien (« le corps est la prison de
l’âme ») et la conception chrétienne où le corps est au
contraire valorisé comme « temple de l’Esprit ». Vous ne
voulez pas reculer sur Platon, mais c’est inconciliable avec le
christianisme, et il y a bien d’autres choses irrécupérables chez
Platon, un anti-humanisme radical et très violent dans La République
et Les Lois.
Votre
volonté de synthèse entre la science et la Révélation est aussi très
suspecte. Concrètement cela aboutit toujours à englober la
Révélation dans le langage de la science. Et c’est ce que vous
faites puisque vous employez la terminologie de la psychologie et pas
du tout celle des Écritures. C’est la démarche de B. Dugué, mais
lui assume complètement être hérétique et gnostique, ce qui n’est
pas votre cas. D’une manière générale dès que l’on cherche
son salut dans l’intelligence et la pensée on quitte le message de
l’Église. Le christianisme vécu n’aboutit pas à des théories :
« Mes
frères, qu’il n’y ait pas parmi vous un grand nombre de personnes
qui se mettent à enseigner, car vous savez que nous serons jugés
plus sévèrement » (Jacques
3, 1). Saint Paul n’appelle pas à écrire des traités sur la
Trinité, mais à vivre l’espérance et la charité, à assumer la
vie nouvelle en Christ.
Vous
êtes brillant, vous avez sans doute une vocation pour la recherche
et l’écriture, donc je ne vous demande pas de renoncer à écrire.
Mais je ne vois que deux options pour rester vraiment cohérent. Soit
vous assumez la rupture avec l’Église, vous assumez votre
gnosticisme, et c’est très bien, vous ne manquerez pas de lecteurs
pour autant. Soit vous mettez votre intelligence, qui est grande, au
service de l’orthodoxie de la foi, et, humblement, vous tâchez
d’expliquer la Révélation, comme je l’ai fait ici dans quelques
articles, ou comme des auteurs protestants comme Jacques Ellul
dans La Parole humiliée ou Sans feu ni lieu, qui reste toujours très
proche de la Bible. Les chrétiens ne connaissent plus du tout leur
foi, ils ne savent pas du tout ce qu’est le Christ, l’Esprit, le salut, etc.,
donc vous ne manquerez pas de travail.