Gérard Haddad, médecin, psychiatre, psychanalyste et essayiste, juif... est plus explicite dans son article sur ce concept psychanalytique de forclusion
Israël-Palestine : le fratricide de Caïn et Abel sans cesse recommencé
Rédigé par Gérard Haddad | Lundi 21 Juillet 2025
[.......] Le sionisme s’est construit sur une forclusion du judaïsme
Pour les fondateurs du sionisme, tout ce qui avait trait au judaïsme, sa religion, l’histoire millénaire, les rites, etc. n’étaient que superstition qu’il fallait extirper. Seule la science devait dominer. Ce rejet radical, je l’appelle forclusion, en reprenant un concept de Jacques Lacan. Herzl et Nordau ont construit une boite vide dont les parois sont le nationalisme et la violence coloniale. Les sionistes vont arriver en Palestine avec cette boite vide. Dans son discours à l’ONU, Yasser Arafat dira plus tard : « Vous étiez persécutés par des pogroms, mais si vous étiez venus en Palestine comme réfugiés, nous vous aurions accueillis comme nous avons accueilli les Circassiens* ; mais vous êtes venus en nous rejetant, pour nous dominer… » Avec cette boîte vide, tous les repères étaient perdus : comment enterrer les morts, comment organiser les mariages ? Etc. Toute vie sociale repose sur un minimum de rites, mais les sionistes voulurent les effacer. Dans les années 1930, le rabbin Rav Kook, citant Isaie, émettra cette idée : les sionistes, cette bande d’athées, c’est l’âne que Dieu nous envoie pour arriver au Messie. Dans Isaïe, le Messie doit arriver sur un âne.
Ma théorie, c’est donc que le sionisme s’est construit sur une forclusion du judaïsme. La terrible guerre dont nous sommes témoins aujourd’hui au Proche-Orient, c’est une guerre fratricide. Je l’ai dit, le schéma psychanalytique que je promeus repose sur cette notion de conflit entre frères.
J’ai souhaité aller plus loin en posant la question : pourquoi déteste-t-on son frère ? Lacan parlait du « stade du miroir »,
ce moment où le bébé jubile quand il voit son image spéculaire. Je
crois au contraire que le bébé n’est pas content de se voir. Il se
demande : qui est ce type ? C’est mon double. Le frère, c’est ce qui
ressemble le plus au double. Le philosophe français René Girard
(1923-2015) a beaucoup parlé de cela dans La Violence et le Sacré (1972). Pour l’Israélien, le Palestinien c’est son double, et qu’est-ce qu’on fait face à son double ? On le tue.
Le psychanalyste le plus proche de Freud, Otto Rank, a écrit sur
ce sujet passionnant un court essai. Le grand Dostoïevski aussi a écrit
un roman intitulé Le Double. Dans
cette guerre fraternelle, les deux frères meurent, c’est ce à quoi l’on
assiste au Moyen-Orient, un double suicide. Le judaïsme se meurt :
comment peut-on encore être juif avec Netanyahou et la grande majorité
de la population israélienne qui le soutient ? Les manifestations en
Israël sont marginales, 80 % des Israéliens veulent la disparition des
Gazaouis. Itzhak Rabin aimait dire qu’il avait fait un rêve dans lequel,
à son réveil, Gaza avait disparu… Cette tragédie est une psychose qui
se traduit par un massacre et on ne connaît pas ses conséquences. Elles
seront terribles.
*Habitant le Caucase, les Circassiens furent chassés par les
Russes au XIXe siècle, puis installés dans diverses régions du
Moyen-Orient dont la Palestine ottomane, où ils maintinrent leur
identité culturelle et eurent de bonnes relations avec la communauté
locale.
Gérard Haddad