(suite)
« C’est avec un vif regret que
je vais devoir décevoir le lecteur naïf qui a toujours
cru que nous étions enfermés dans le ghetto par la
mauvaise volonté du pape ou d’un quelconque Kurfürst [un
prince]
Bien sûr il nous a
enfermés, mais seulement quand nous l’avions déjà fait
nous-mêmes, depuis plusieurs siècles. Nous avons
nous-mêmes, de notre plein gré, créé le ghetto.
(Souligné par l’auteur). Ceci a duré jusqu’au
moment où commença en Europe la marche victorieuse de la
grande révolution industrielle. Pendant toute la
première moitié du XIX° siècle, cette marche appliquait
dans presque chaque État l’égalisation des classes,
faisait éclater les collectivités fermées. Deux antiques
« palissades » furent les plus éprouvées : celle qui
entourait le village et celle qui encerclait le ghetto.
C’est à ce moment que naquit et s’organisa avec une
force surprenante un sionisme étatique actif. Les
instruments artificiels du particularisme national ne
pouvant plus tenir, il devient urgent de prendre en main
le moyen naturel de particularisme : le territoire
national. » [11]
L’isolement des Juifs au sein de ghetto fut un moyen
commode pour la bourgeoisie juive et les serviteurs du
culte de tenir les Juifs pauvres, de s’enrichir à leur
dépens. L’écroulement de la « palissade »
encerclant le ghetto a eu pour résultat que dans les
pays européens les travailleurs d’origine juive se sont
mis à participer de plus en plus activement à la lutte
de classe contre le capitalisme, aux mouvements
révolutionnaires. Les détacher de ce combat,
les enfermer dans un nouveau ghetto, spirituel cette
fois-ci, telle fut la mission sociale confiée au sionisme
par la bourgeoisie dont il était l’œuvre. Lénine écrivait
en 1903 :
« Est-il possible que l’on puisse invoquer le hasard
pour expliquer que précisément les forces réactionnaires
de toute l’Europe, et surtout de Russie, s’insurgent
contre l’assimilation des Juifs et s’efforcent de
perpétuer leur particularisme ? » [12]
L’histoire de la Russie et de toute l’Europe fournit de
nombreux exemples confirmant que la réaction était
intéressée au succès du sionisme. (...) »
(Page 12)
Dès 1905, Jabotinski écrivait : « Comme
argument de propagande sioniste, l’antisémitisme,
surtout « érigé en principe », est évidemment très
commode et très utile. » [18] C’est
précisément pour cette raison que, pendant la guerre
civile, Jabotinski collabora avec Pétlioura.
C’est pour cela que les sionistes ont siégé dans le
gouvernement de Dénékine, du hetman Skoropadski, de
Pétlioura, de Wrangel, ont formé des unités sionistes qui
combattaient, les armes à la main, contre le pays des
Soviets.
« Je me souviens de l’arrivée de Jabotinski en Ukraine,
dit un témoin oculaire de l’événement, Chaïm Davydovitch
Okner, qui habite à présent Douchanbé. A Lamenetz-Podoski,
il fut accueilli avec le pain et le sel par Pétlioura et
Vinnitchenko. Ils savaient bien qu’ils pouvaient
s’entendre. Jabotinski ne se préoccupait guère
des Juifs pauvres dans l’assassinat desquels il avait
joué un rôle qui n’était pas des moindres en aidant
Pétlioura à organiser les pogroms. Il avait le même but
qu’eux : détruire, noyer dans le sang le pouvoir des
soviets, même au prix de centaines de milliers de vies
juives. »
[11] V. Jabotinski, L’État juif, pp. 19-20
[12] V. Lénine, Œuvres, t. 7, p. 99.
[18] V. Jabotinski. Critique du sionisme, Odessa
1905, éd.russe.