2/4. IMAGINAIRE IMPÉRIAL ET GUERRE : L’ENRACINEMENT CULTUREL
Parler de culture n’est pas parler de génétique, ni d’« essence », ni de culpabilité collective. C’est parler de récits dominants, de hiérarchies symboliques, de représentations du monde transmises, normalisées et intériorisées. Dans le cas russe, de nombreux travaux récents montrent l’existence d’un imaginaire impérial structurant, dans lequel la guerre n’est pas une anomalie ou un accident, mais un horizon récurrent, et où l’expansion et la domination des périphéries sont perçues comme naturelles, voire nécessaires.
Ce qui a changé depuis 2022, c’est que cette dimension n’est plus seulement observable dans les discours du pouvoir, mais dans l’adhésion sociale qu’ils rencontrent. C’est précisément ce que Svetlana Alexievitch a formulé dans un constat tardif mais décisif : non pas l’idée d’une culture « violente » au sens simpliste, mais celle d’une culture dans laquelle la guerre est constitutive du récit collectif, de la grandeur nationale et de la place de la Russie dans le monde.
L’invasion à grande échelle de l’Ukraine a agi comme un révélateur : la première à formaliser le lien entre culture russe et guerre est Anna Colin Lebedev, qui, à l’instar d’Alexievitch, a vécu en Russie et en URSS. Son analyse montre que ce n’est pas seulement le pouvoir politique qui agit : il existe un imaginaire culturel structurant et hiérarchisant, une véritable matrice de suprémacisme, qui rend la guerre à la fois pensable et légitime, en considérant l’Ukraine comme une périphérie subordonnée du centre impérial.