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Commentaire de Bernard Grua

sur La « grande culture russe » : un récit culturel aux usages politiques contemporains


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Bernard Grua Bernard Grua 10 février 16:58

QUAND “RUSSOPHOBIE” REMPLACE L’ARGUMENTATION

(À propos d’un mot employé pour neutraliser la discussion)

Ce qui frappe dans un certain nombre de réactions, ce n’est pas tant le désaccord que la nature des procédés mobilisés pour contourner le cœur du sujet.

L’un des indices les plus révélateurs dans ce type de réactions est l’usage quasi mécanique du mot-clé réflexe, celui qui sert précisément à ne pas répondre : « russophobie ». Il apparaît rarement comme un concept discuté. Il fonctionne comme un signal d’alarme rhétorique, destiné à disqualifier d’emblée toute analyse critique. Il apparaît systématiquement lorsqu’il n’y a pas de réponse possible sur le fond.

Une phobie désigne un trouble psychique. Employer ce terme pour qualifier une analyse historique ou culturelle relève d’un glissement volontaire de registre. Ce mot n’est pas né dans le débat intellectuel ; il a été promu à partir de 2014 par les médias d’État russes, au moment où l’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass devenaient difficilement défendables. Dans le même mouvement, l’expression « hystérie anti-russe » a été lancée — avec moins de succès, mais la même fonction : psychologiser l’adversaire pour éviter de traiter les faits.

Ce mécanisme s’accompagne presque toujours de whataboutisme : l’OTAN, les États-Unis, le colonialisme occidental, la diversité culturelle russe, les langues régionales, etc. L’argument consistant à brandir les fautes occidentales ou américaines fonctionne comme un écran de fumée.

Il permet d’éviter d’interroger ce qui est devenu aujourd’hui visible : l’adhésion sociale massive, en Russie, à une guerre d’agression justifiée par un récit historique, culturel et civilisationnel. Ces éléments ne sont pas faux en soi, mais ils ne répondent pas à la question posée. Ils déplacent le débat pour neutraliser ce qui dérange.

La question posée n’est pas : «  La Russie tolère-t-elle des expressions culturelles minoritaires ? » Ni même :« L’Occident a-t-il commis des crimes historiques ou culturels ? ». Ces points, constamment rappelés, relèvent d’un déplacement du débat.

Opposer la présence de statues, de chansons en langues minoritaires ou de politiques culturelles formelles ne répond en rien à cette question. Les empires ont toujours su intégrer, folkloriser ou exhiber des diversités tout en maintenant un centre symbolique dominant.

La reconnaissance culturelle n’est pas l’antithèse de l’impérialisme ; elle en est souvent un outil.

Quant à l’Ukraine, la présenter comme le foyer d’un « impérialisme culturel » tout en niant la situation coloniale historique qu’elle a subie relève d’une inversion accusatoire classique. La déconstruction de symboles impériaux n’est pas une entreprise de domination, mais un processus de désassujettissement. Confondre les deux revient à adopter le point de vue du centre impérial comme norme universelle.

C’est précisément pour cette raison que la formule « la grande culture russe comme matrice d’un suprémacisme impérial » agit comme un chiffon rouge. Non parce qu’elle serait infondée, mais parce qu’elle oblige à penser ce que beaucoup préfèrent ne pas voir.



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