3/4. LA RUSSIE IMAGINAIRE ET LA « PASSION DE L’IGNORANCE »
La difficulté, en France, tient au fait que cette analyse entre en collision frontale avec une Russie largement imaginaire. Une Russie construite par fascination esthétique, par héritage intellectuel, par capital symbolique, ou par opposition réflexe à l’Occident américain. Cette Russie-là est abstraite, désincarnée, souvent figée dans le XIXᵉ siècle ou dans la guerre froide. La mettre en cause revient à fragiliser un repère symbolique parfois ancien, souvent affectif.
C’est ici qu’intervient ce que Jacques Lacan appelait la « passion de l’ignorance » : non pas le simple fait de ne pas savoir, mais le refus actif de savoir, ou de reconnaître ce qui mettrait en crise une représentation confortable du monde. Ce que l’on ne connaît pas — ou ce que l’on ne veut pas connaître — est nié, minimisé ou disqualifié. La réalité du conflit, l’expérience ukrainienne, ou les analyses issues d’un vécu russe ou soviétique deviennent secondaires face au maintien de l’imaginaire.
D’où la violence de certaines réactions. Elles ne traduisent pas tant une défense raisonnée de la culture russe qu’un refus de déplacer son propre regard. Reconnaître qu’une culture admirée peut aussi produire de la domination, de la hiérarchisation et de la guerre implique un coût psychique. Beaucoup préfèrent donc ramener le conflit à un affrontement géopolitique externe, où la Russie ne serait qu’une puissance « provoquée » ou « encerclée », évacuant ainsi toute réflexion sur les structures culturelles profondes.