Sarkozy et Berlusconi : le sarkoberlusconisme
par Pierre Musso
mercredi 11 juin 2008
On ne compte plus les livres consacrés à Nicolas Sarkozy. Depuis son élection, ils sont légions à coloniser les mètres linéaires des librairies. Anecdotiques ou pamphlétaires, souvent superficiels, une majorité de ces ouvrages sont de circonstance.
Mais certains auteurs proposent des analyses pertinentes sur le cas Sarkozy. Tel Pierre Musso dont le livre que nous vous présentons ci-dessous, "Le Sarkoberlusconisme", ne manquera pas de surprendre, tant sa thèse est hardie et va à contre-courant des idées reçues.
Car s’il trouve des points communs entre Silvio Berlusconi et notre « omniprésident » ce ne sont généralement pas ceux que l’on met en avant (le populisme, la manipulation des médias, la rupture avec le politique).
Au contraire, pour Pierre Musso, chacun de ces deux hommes est un véritable animal politique ayant une vision de ce que devrait être son propre pays. Une thèse qui ne plaira pas à tout le monde, mais qui permet de réfléchir à un véritable projet d’opposition qui dépasse le cadre national. Et si le sarkoberlusconisme permettait de construire une autre réflexion européenne ?
Dans le cadre des RDV de l’Agora nous vous présentons cet ouvrage suivi d’un extrait et d’une interview inédite de Pierre Musso.
Il y a un peu plus d’un mois, le 6 mai 2008, Nicolas Sarkozy fêtait sa première année à l’Élysée. Un anniversaire placé sous le signe des mauvais sondages et des promesses non tenues. Le lendemain, le 7 mai, Giorgio Napolitano, président de la République italienne nommait Silvio Berlusconi Président du Conseil. Pour la troisième fois depuis 1994, l’entrepreneur italien accédait au pouvoir après une crise politique qui vit se déliter le gouvernement de gauche de Romano Prodi.
En France c’est la surprise. On regarde avec un brin de condescendance ces Italiens qui viennent de donner les pleins pouvoirs à ce vulgaire bateleur d’estrade qui se croit au Parlement comme chez lui et n’hésite pas à parler le langage de la rue quand sa fonction demande une hauteur de vue certaine. Pourtant, depuis un an, Nicolas Sarkozy ne s’y prend pas autrement et une partie des Français s’étonnent (peut-être les mêmes qui regardent avec condescendance les Italiens...) qu’un homme politique aussi « atypique » puisse ainsi gouverner un grand pays européen.
Ce n’est pourtant pas la première fois que Berlusconi dirige le pays, d’abord avec Forza Italia puis avec Le Peuple de la liberté. Quant à Sarkozy il y a longtemps que dans ce domaine on connaît ses projets et, à l’instar de son ami transalpin, il a lui-même façonné l’UMP à son image.
Point commun entre les deux hommes, au-delà de leur style inimitable et de leur amitié, voire de leur complicité : ils cristallisent une certaine haine de leur opposition, du centre à l’extrême gauche. Cette gauche désorientée qui de chaque côté des Alpes n’a pas su s’organiser, s’unir, établir un programme au moment des échéances électorales. En France, impuissante, elle n’a brandi pour se défendre que le chiffon rouge d’une berlusconisation des esprits.
L’universitaire Pierre Musso est le seul à avoir analysé le sarkozysme à l’aune du berlusconisme. Et réciproquement. Il en a tiré un concept qui fera grincer quelques dents - le sarkoberlusconisme - dans lequel il prend l’opinion commune à rebrousse-poil. Pour lui, l’accession de Sarkozy et de Berlusconi aux plus hauts postes de l’État ne sont pas des accidents de parcours. Cela ne relève pas plus du populisme, encore moins de la faculté de ces deux-là à se saisir des médias et à les utiliser comme bon leur semble. Non, cela relève de la politique, de la « néopolitique » insiste-t-il même.
Sarkozy et Berlusconi entendent diriger leur pays respectif comme une entreprise tout en se servant du levier séculaire que représente la religion catholique. Un capitalisme latin en quelque sorte, censé concurrencer le capitalisme protestant des pays du Nord.
Pierre Musso établit cinq points communs entre les deux hommes. Et pas des moindres : tous deux appartiennent à la même famille politique européenne ; tous deux sont les représentants d’une droite décomplexée, néolibérale et conservatrice ; tous deux concentrent les pouvoirs sur leur seul nom ; tous deux annoncent qu’ils vont redresser le pays et sont pour cela à s’inventer des ennemis fictifs (la Banque centrale européenne, les immigrés, l’étatisme, le communisme, etc.) ; enfin, tous deux ont à faire face à une gauche démobilisée, désarmée, exsangue.
Alors, face au Sarkoberlusconisme, cette créature politique des nouveaux temps, que faire ?
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Extrait « Le Sarkoberlusconisme », de Pierre Musso. « Le parcours public de Silvio Berlusconi, né en 1937, est structuré en deux étapes : durant trente ans, il fut un entrepreneur dans la promotion immobilière, puis dans l’audiovisuel, et a formé un empire de la communication, la société Fininvest, qui demeure une propriété familiale. Le second moment de la carrière de Berlusconi intervient en 1993 avec son entrée victorieuse en politique dont il demeure un des principaux leaders depuis quinze ans. Il parvient au pouvoir à deux reprises, au terme de ses succès aux élections législatives en 1994 et 2001, comme président du Conseil durant sept mois la première fois, puis pour une législature complète la seconde, avant de revenir au premier plan au printemps 2008. Ce parcours a souvent été questionné pour savoir s’il pouvait constituer un modèle ou un antimodèle : l’homme et sa politique ont plus souvent été diabolisés qu’analysés. Nicolas Sarkozy, de vingt ans son cadet (il est né en 1955), était entré en politique bien avant lui. Il adhère à 18 ans à l’UDR, le parti néogaulliste. Il consacre toute sa vie à son engagement politique. Il est élu président de la République en mai 2007 avec 53 % des suffrages. Berlusconi est un antipolitique qui découvre la politique en y entrant, Sarkozy est un politique professionnel qui peut rompre avec une forme du politique. Berlusconi est un entrepreneur extérieur au politique, Sarkozy est interne au politique qu’il veut réformer en y intégrant un référent emprunté au monde de l’entreprise. Comparer les deux personnages et leurs démarches permet de les éclairer. En comprenant Berlusconi, on éclaire Sarkozy et réciproquement. Car l’ombre de l’un (l’antipolitique vue de l’entreprise) est la lumière de l’autre (la politique revue par l’entreprise). L’un vient du politique, l’autre fait le chemin inverse. D’un côté, l’homme le plus riche du pays fait rêver ses concitoyens en leur promettant le partage de sa réussite sociale, de l’autre, Sarkozy, « un Berlusconi sans les milliards », promet la sécurité aux plus faibles et la compassion aux victimes. © Editions de l’Aube |
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Interview de Pierre Musso par Olivier Bailly A partir de quand avez-vous commencé à vous intéresser à Silvio Berlusconi et à Nicolas Sarkozy ? A l’époque Berlusconi était uniquement un chef d’entreprise ; il n’entrera en politique qu’en 1993. Ce qui fut étonnant à ce moment-là c’est qu’il a profité du vide politique créé par l’enquête « Mani Pulite » (Mains Propres) pour « descendre sur le terrain » selon son expression. Il a créé de toutes pièces, à partir de sa régie publicitaire, un parti politique ; c’était une fois encore, une grande innovation. Mais le plus stupéfiant c’est qu’il gagna les élections de 1994 et devint Premier ministre. Or, à ce moment-là, tous les commentateurs ont dit que c’était éphémère, qu’il faisait de la politique pour régler ses affaires personnelles, qu’il ne durerait pas en politique à l’instar de Bernard Tapie, etc. Or, j’ai voulu réagir à ces analyses superficielles et j’ai écrit un premier livre sur Berlusconi qualifié délibérément dans le titre de Nouveau Prince (éd. l’Aube, 2003) pour dire attention, il se passe quelque chose de nouveau dans la Péninsule, il faut l’analyser sérieusement et pas seulement le simplifier pour le rejeter ou le diaboliser. Or, à ce moment-là, tout le monde me demandait quel serait le Berlusconi à la française ; évidemment je n’en savais rien. Et quand Sarkozy s’est lancé dans la bataille présidentielle, j’ai vu combien il s’inspirait des thématiques et des méthodes créées ou employées par Berlusconi. D’ailleurs celui-ci a déclaré à plusieurs reprises que Sarkozy l’imitait, qu’il était le Berlusconi français. Voilà d’où m’est venue l’idée du livre. Quant au titre, ce sont des amis belges qui m’avaient invité à l’automne 2007 à faire une conférence à l’université de Liège, qu’ils avaient intitulée « Existe-t-il un sarkoberlusconisme ? » Quel a été l’élément déclencheur qui vous a permis d’établir des liens entre ces deux dirigeants ? Pour de nombreux observateurs Sarkozy et Berlusconi jouent sur les ressorts du populisme. Or, selon vous, le populisme n’explique pas tout dans l’ascension de ces deux hommes. Pourquoi ? Pouvez-vous comparer la situation socio-économique en France et en Italie ? En quoi pensez-vous que les destins de MM. Berlusconi et Sarkozy soient liés ? L’autre partie de votre question est indépendante, me semble-t-il, de ce premier aspect. Les destins des deux hommes ne sont pas liés, même s’ils ont des proximités politiques et s’ils souhaitent renforcer la dimension latine de l’Europe du Sud tournée vers la Méditerranée, et développer aussi un axe renforcé en Europe entre Paris-Rome et Londres, orienté par un même atlantisme J’insiste aussi dans mon livre sur les différences entre les pays et leurs institutions. Quelques exemples : en France, l’Etat, même en crise, demeure très puissant, alors qu’en Italie il est faible ; en Italie la coupure Nord/Sud est profonde, alors qu’en France il y a une forte cohésion du territoire national, en France les institutions sont quasi présidentialistes, alors qu’en Italie, c’est un régime parlementaire où les pouvoirs du président de la République sont très faibles, etc. Quant aux personnalités, Sarkozy est un politique professionnel qui a vingt ans de moins que Berlusconi, quasiment une différence de génération, qui ne possède ni de grands médias ni les milliards de Berlusconi ; on pourrait multiplier l’énumération des différences. Mais on peut tout de même parler d’un phénomène politique original, à savoir le sarkoberlusconisme tel que j’ai essayé de le définir en cessant de psychologiser le politique, sur le modèle de la télé-réalité. Face à Sarkozy et Berlusconi la gauche doit-elle entrer en concurrence ou doit-elle repenser son discours voire le moderniser ? Quels dirigeants à gauche, en France et en Italie, vous semblent adopter la meilleure tactique face à ces dirigeants ? La gauche italienne ou française doit créer une large alliance de toutes les forces d’opposition allant de la gauche radicale au centre, en passant par les Verts, c’est la condition même de son retour au pouvoir. En Italie, Veltroni a été battu parce qu’il s’est coupé de la gauche radicale et des Verts, cela a même permis la conquête de Rome par un candidat d’extrême droite. Pourquoi le choix d’un livre entre Berlusconi et Sarkozy plutôt qu’entre Berlusconi et Mussolini ? Berlusconi a fait alliance avec l’extrême droite, Sarkozy l’a avalée. Cela signifie-t-il que l’extrême droite est plus forte en Italie qu’en France ou qu’au contraire son discours est plus banalisé en France qu’en Italie ? En France, le FN se réclame ouvertement de la droite nationale et de l’extrême droite. Sarkozy a su intégrer certains de ses thèmes notamment sur l’immigration ou la sécurité, et cela lui a permis de « vider » le FN d’une partie de son électorat. Il faut lui reconnaître cette capacité à avoir affaibli sensiblement le FN. Face à la crise que nous vivons, les deux dirigeants semblent faire profil bas sans pour autant abandonner l’idée qu’il faille réformer. Quelle est leur marge de manœuvre ? La situation politique, la force de l’Etat sont incomparables en France et en Italie. Comment donc pouvez-vous rapprocher deux chefs d’Etat de nations aussi différentes ? Le sarkoberlusconisme est-il propre à l’Italie et à la France ? Est-ce un modèle exportable ailleurs ? Est-il déjà à l’œuvre dans d’autres pays ?
On a reproché à Berlusconi tout comme à Sarkozy d’avoir manipulé les médias au point d’affirmer que ces deux hommes n’auraient jamais pu être élus sans la télévision et la presse. Vous réfutez cette thèse. Pourquoi ? Quel est le talon d’Achille du sarkoberlusconisme et est-il vulnérable ? On a l’impression que l’un comme l’autre sont inattaquables, qu’ils ont toujours raisons et que leurs gaffes même, voire leurs erreurs tournent toujours à leur avantage. Vous dites dans votre livre que le cœur du sarkoberlusconisme se loge dans le référent symbolique. N’est-ce pas la raison principale de son succès ? Comment voyez-vous l’avenir de ces deux personnages très médiatisés et se positionnant dans l’action ? Nicolas Sarkozy a été avocat de Berlusconi au temps de la Cinq. Pensez-vous qu’il a eu le loisir d’observer Berlusconi et de s’inspirer de ses méthodes pour accéder au pouvoir ?
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