Sarkozy et Berlusconi : le sarkoberlusconisme

par Pierre Musso
mercredi 11 juin 2008

On ne compte plus les livres consacrés à Nicolas Sarkozy. Depuis son élection, ils sont légions à coloniser les mètres linéaires des librairies. Anecdotiques ou pamphlétaires, souvent superficiels, une majorité de ces ouvrages sont de circonstance.
Mais certains auteurs proposent des analyses pertinentes sur le cas Sarkozy. Tel Pierre Musso dont le livre que nous vous présentons ci-dessous, "Le Sarkoberlusconisme", ne manquera pas de surprendre, tant sa thèse est hardie et va à contre-courant des idées reçues. 
Car s’il trouve des points communs entre Silvio Berlusconi et notre « omniprésident » ce ne sont généralement pas ceux que l’on met en avant (le populisme, la manipulation des médias, la rupture avec le politique).
Au contraire, pour Pierre Musso, chacun de ces deux hommes est un véritable animal politique ayant une vision de ce que devrait être son propre pays. Une thèse qui ne plaira pas à tout le monde, mais qui permet de réfléchir à un véritable projet d’opposition qui dépasse le cadre national. Et si le sarkoberlusconisme permettait de construire une autre réflexion européenne ?

Dans le cadre des RDV de l’Agora nous vous présentons cet ouvrage suivi d’un extrait et d’une interview inédite de Pierre Musso.
 

Il y a un peu plus d’un mois, le 6 mai 2008, Nicolas Sarkozy fêtait sa première année à l’Élysée. Un anniversaire placé sous le signe des mauvais sondages et des promesses non tenues. Le lendemain, le 7 mai, Giorgio Napolitano, président de la République italienne nommait Silvio Berlusconi Président du Conseil. Pour la troisième fois depuis 1994, l’entrepreneur italien accédait au pouvoir après une crise politique qui vit se déliter le gouvernement de gauche de Romano Prodi.

En France c’est la surprise. On regarde avec un brin de condescendance ces Italiens qui viennent de donner les pleins pouvoirs à ce vulgaire bateleur d’estrade qui se croit au Parlement comme chez lui et n’hésite pas à parler le langage de la rue quand sa fonction demande une hauteur de vue certaine. Pourtant, depuis un an, Nicolas Sarkozy ne s’y prend pas autrement et une partie des Français s’étonnent (peut-être les mêmes qui regardent avec condescendance les Italiens...) qu’un homme politique aussi « atypique » puisse ainsi gouverner un grand pays européen.

Ce n’est pourtant pas la première fois que Berlusconi dirige le pays, d’abord avec Forza Italia puis avec Le Peuple de la liberté. Quant à Sarkozy il y a longtemps que dans ce domaine on connaît ses projets et, à l’instar de son ami transalpin, il a lui-même façonné l’UMP à son image.

Point commun entre les deux hommes, au-delà de leur style inimitable et de leur amitié, voire de leur complicité : ils cristallisent une certaine haine de leur opposition, du centre à l’extrême gauche. Cette gauche désorientée qui de chaque côté des Alpes n’a pas su s’organiser, s’unir, établir un programme au moment des échéances électorales. En France, impuissante, elle n’a brandi pour se défendre que le chiffon rouge d’une berlusconisation des esprits.

L’universitaire Pierre Musso est le seul à avoir analysé le sarkozysme à l’aune du berlusconisme. Et réciproquement. Il en a tiré un concept qui fera grincer quelques dents - le sarkoberlusconisme - dans lequel il prend l’opinion commune à rebrousse-poil. Pour lui, l’accession de Sarkozy et de Berlusconi aux plus hauts postes de l’État ne sont pas des accidents de parcours. Cela ne relève pas plus du populisme, encore moins de la faculté de ces deux-là à se saisir des médias et à les utiliser comme bon leur semble. Non, cela relève de la politique, de la « néopolitique » insiste-t-il même.

Sarkozy et Berlusconi entendent diriger leur pays respectif comme une entreprise tout en se servant du levier séculaire que représente la religion catholique. Un capitalisme latin en quelque sorte, censé concurrencer le capitalisme protestant des pays du Nord.

Pierre Musso établit cinq points communs entre les deux hommes. Et pas des moindres : tous deux appartiennent à la même famille politique européenne ; tous deux sont les représentants d’une droite décomplexée, néolibérale et conservatrice ; tous deux concentrent les pouvoirs sur leur seul nom ; tous deux annoncent qu’ils vont redresser le pays et sont pour cela à s’inventer des ennemis fictifs (la Banque centrale européenne, les immigrés, l’étatisme, le communisme, etc.) ; enfin, tous deux ont à faire face à une gauche démobilisée, désarmée, exsangue.

Alors, face au Sarkoberlusconisme, cette créature politique des nouveaux temps, que faire ?

Extrait « Le Sarkoberlusconisme », de Pierre Musso.

« Le parcours public de Silvio Berlusconi, né en 1937, est structuré en deux étapes : durant trente ans, il fut un entrepreneur dans la promotion immobilière, puis dans l’audiovisuel, et a formé un empire de la communication, la société Fininvest, qui demeure une propriété familiale.


Cet empire est composé de deux principales filiales dans les médias : d’une part, Mediaset, qui regroupe notamment trois grandes chaînes nationales de télévision commerciale généraliste et, d’autre part, la Mondadori, une des plus anciennes maisons d’édition et de presse italienne et une des plus importantes d’Europe.

Le second moment de la carrière de Berlusconi intervient en 1993 avec son entrée victorieuse en politique dont il demeure un des principaux leaders depuis quinze ans. Il parvient au pouvoir à deux reprises, au terme de ses succès aux élections législatives en 1994 et 2001, comme président du Conseil durant sept mois la première fois, puis pour une législature complète la seconde, avant de revenir au premier plan au printemps 2008.

Le manager de la communication a d’abord conquis le pouvoir économique et, ensuite, il s’est emparé du pouvoir politique. Sa démarche politique marque l’aboutissement d’un processus élaboré dans son entreprise qui en fut le laboratoire, avant d’en devenir le levier.

Ce parcours a souvent été questionné pour savoir s’il pouvait constituer un modèle ou un antimodèle : l’homme et sa politique ont plus souvent été diabolisés qu’analysés.

Le phénomène Berlusconi a été qualifié d’« anomalie ». En effet, il est le cas unique d’un chef d’entreprise du secteur des médias qui accède à plusieurs reprises aux fonctions de Premier ministre dans une grande démocratie et devient un homme politique de premier plan en Europe. Le chef d’entreprise a adopté la stature d’un homme d’État, et ne cache pas son ambition de devenir président de la République italienne.

Nicolas Sarkozy, de vingt ans son cadet (il est né en 1955), était entré en politique bien avant lui. Il adhère à 18 ans à l’UDR, le parti néogaulliste. Il consacre toute sa vie à son engagement politique.

Militant du parti dès l’adolescence, forgé dans ses luttes, il en a gravi tous les échelons : élu local, maire de Neuilly-sur-Seine en 1983 à 28 ans, il le reste jusqu’en 2002. Député en 1988, il est ministre du Budget en 1993 dans le gouvernement d’Édouard Balladur. Président du Conseil général des Hauts-de-Seine, puis ministre de l’Intérieur sous la présidence de Jacques Chirac en 2002, il passe aux Finances en 2004, puis redevient ministre de l’Intérieur et numéro deux du gouvernement Villepin en 2005.

Il est élu président de la République en mai 2007 avec 53 % des suffrages. Berlusconi est un antipolitique qui découvre la politique en y entrant, Sarkozy est un politique professionnel qui peut rompre avec une forme du politique. Berlusconi est un entrepreneur extérieur au politique, Sarkozy est interne au politique qu’il veut réformer en y intégrant un référent emprunté au monde de l’entreprise.

Berlusconi a introduit le management et l’audiovisuel pour jouer l’antipolitique dans le champ politique ; avec les mêmes méthodes, Sarkozy veut restaurer l’autorité du politique. Le sarkoberlusconisme se forme autour de ce nœud gordien, le rapport entre politique et économie, entre État et entreprise.

Comparer les deux personnages et leurs démarches permet de les éclairer. En comprenant Berlusconi, on éclaire Sarkozy et réciproquement. Car l’ombre de l’un (l’antipolitique vue de l’entreprise) est la lumière de l’autre (la politique revue par l’entreprise).

On retrouve dans le centaure sarkoberlusconien les deux figures du Prince identifiées par Machiavel : le politique professionnel et l’homme venu du privé. D’un côté des Alpes, l’entrepreneur de la communication s’est transformé en un homme politique de premier plan, de l’autre, un professionnel de la politique se lie aux milieux économico-financiers et médiatiques et emprunte leurs méthodes pour conquérir et exercer le pouvoir.

L’un vient du politique, l’autre fait le chemin inverse. D’un côté, l’homme le plus riche du pays fait rêver ses concitoyens en leur promettant le partage de sa réussite sociale, de l’autre, Sarkozy, « un Berlusconi sans les milliards  », promet la sécurité aux plus faibles et la compassion aux victimes.
L’un sourit, chantonne et amuse, l’autre est sérieux, voire hargneux, et inquiète.  »

© Editions de l’Aube


Interview de Pierre Musso par Olivier Bailly

A partir de quand avez-vous commencé à vous intéresser à Silvio Berlusconi et à Nicolas Sarkozy ?
Je travaillais depuis le début des années 1980 sur la télévision en Italie (j’ai publié un livre sur l’Italie et sa télévision aux éditions Champ Vallon). Au cours de mes enquêtes sur l’audiovisuel en Italie, je me suis évidemment interrogé sur le phénomène Berlusconi qui apparaissait comme la grande innovation issue de la dérégulation du secteur de la télévision dans la Péninsule.



A l’époque Berlusconi était uniquement un chef d’entreprise ; il n’entrera en politique qu’en 1993. Ce qui fut étonnant à ce moment-là c’est qu’il a profité du vide politique créé par l’enquête « Mani Pulite » (Mains Propres) pour « descendre sur le terrain » selon son expression. Il a créé de toutes pièces, à partir de sa régie publicitaire, un parti politique ; c’était une fois encore, une grande innovation. Mais le plus stupéfiant c’est qu’il gagna les élections de 1994 et devint Premier ministre.

Or, à ce moment-là, tous les commentateurs ont dit que c’était éphémère, qu’il faisait de la politique pour régler ses affaires personnelles, qu’il ne durerait pas en politique à l’instar de Bernard Tapie, etc. Or, j’ai voulu réagir à ces analyses superficielles et j’ai écrit un premier livre sur Berlusconi qualifié délibérément dans le titre de Nouveau Prince (éd. l’Aube, 2003) pour dire attention, il se passe quelque chose de nouveau dans la Péninsule, il faut l’analyser sérieusement et pas seulement le simplifier pour le rejeter ou le diaboliser. Or, à ce moment-là, tout le monde me demandait quel serait le Berlusconi à la française ; évidemment je n’en savais rien.

Et quand Sarkozy s’est lancé dans la bataille présidentielle, j’ai vu combien il s’inspirait des thématiques et des méthodes créées ou employées par Berlusconi. D’ailleurs celui-ci a déclaré à plusieurs reprises que Sarkozy l’imitait, qu’il était le Berlusconi français. Voilà d’où m’est venue l’idée du livre. Quant au titre, ce sont des amis belges qui m’avaient invité à l’automne 2007 à faire une conférence à l’université de Liège, qu’ils avaient intitulée « Existe-t-il un sarkoberlusconisme ? »

Quel a été l’élément déclencheur qui vous a permis d’établir des liens entre ces deux dirigeants ?
L’élément déclencheur, c’est la référence commune à l’entreprise, au management et à la valeur travail qui est devenue le slogan de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy : pourquoi l’homme politique va-t-il chercher un modèle dans l’entreprise ? Chez Berlusconi c’était « naturel » puisqu’il était un chef d’entreprise, mais chez Sarkozy, c’est un point-clé de sa démarche et de son projet politique : il veut reconfigurer l’Etat Providence en Etat libéral. Tel est le sens des « réformes ».

Pour de nombreux observateurs Sarkozy et Berlusconi jouent sur les ressorts du populisme. Or, selon vous, le populisme n’explique pas tout dans l’ascension de ces deux hommes. Pourquoi ?
En effet, d’abord, je n’aime pas cette notion fourre-tout de « populisme » qui est un concept mou et qui définit plus un style ou une forme, qu’un contenu. Mais au-delà du mot, je pense que les étiquettes collées à Berlusconi ou à Sarkozy empêchent l’analyse de fond de leur démarche qui est innovante et qui demeure pour beaucoup une interrogation, voire une énigme. Il est toujours plus facile de coller des étiquettes que de chercher à comprendre un phénomène.

En fait, le sarkoberlusconisme combine des moyens classiques du politique comme disposer d’un parti de masse et de solides alliances, avec des techniques sophistiquées du marketing et de la télévision pour capter l’attention des publics, et enfin des valeurs partagées autour du néo-libéralisme et de la morale catholique. Comme je l’ai écrit, il s’agit d’un néo-césarisme qui manie la référence à l’entreprise avec la révérence à la catholicité.

Pour réaliser un tel syncrétisme de valeurs, le sarkoberlusconisme établit un véritable culte de la valeur travail qui permet de concilier l’effort - « ceux qui se lèvent tôt » - avec la promesse de la réussite individuelle « gagnée à la sueur de son front ». Le sarkoberlusconisme défend un capitalisme « moralisé » (Sarkozy) ou « spiritualisé » (Berlusconi).

Pouvez-vous comparer la situation socio-économique en France et en Italie ? En quoi pensez-vous que les destins de MM. Berlusconi et Sarkozy soient liés ?
Les deux pays sont dans une situation économico-sociale difficile. Berlusconi a mené sa campagne avec le slogan « Italie redresse-toi ! » et Sarkozy au nom de la réhabilitation de la valeur travail, en période de chômage et de précarisation, contre la « France qui décline » (titre d’un livre à succès de Nicolas Baverez). En Europe, ce sont deux pays où les déficits publics sont forts, notamment en Italie où la dette publique atteint 105 % du PIB, et qui subit le problème majeur de la coupure Nord/Sud.

La France, elle, est frappée par un fort chômage, la forte désindustrialisation de certaines régions, et donc des difficultés à l’exportation ou dans la formation de groupes industriels capables d’affronter la mondialisation. A cela s’ajoutent des similitudes entre les deux pays dans leur modèle social de redistribution lié à l’Etat Providence et aux rapports de force établis depuis l’après-guerre, notamment par un syndicalisme de contestation et non de co-gestion, comme en Europe du Nord.

L’autre partie de votre question est indépendante, me semble-t-il, de ce premier aspect. Les destins des deux hommes ne sont pas liés, même s’ils ont des proximités politiques et s’ils souhaitent renforcer la dimension latine de l’Europe du Sud tournée vers la Méditerranée, et développer aussi un axe renforcé en Europe entre Paris-Rome et Londres, orienté par un même atlantisme

Vous expliquez leurs nombreux points communs, mais ont-ils des points de divergence ? Lesquels ?

Bien sûr, les personnalités et les pays sont différents ; mais il y a une plasticité du sarkoberlusconisme qui lui permet de s’adapter à des réalités nationales différentes.

J’insiste aussi dans mon livre sur les différences entre les pays et leurs institutions. Quelques exemples : en France, l’Etat, même en crise, demeure très puissant, alors qu’en Italie il est faible ; en Italie la coupure Nord/Sud est profonde, alors qu’en France il y a une forte cohésion du territoire national, en France les institutions sont quasi présidentialistes, alors qu’en Italie, c’est un régime parlementaire où les pouvoirs du président de la République sont très faibles, etc.

Quant aux personnalités, Sarkozy est un politique professionnel qui a vingt ans de moins que Berlusconi, quasiment une différence de génération, qui ne possède ni de grands médias ni les milliards de Berlusconi ; on pourrait multiplier l’énumération des différences. Mais on peut tout de même parler d’un phénomène politique original, à savoir le sarkoberlusconisme tel que j’ai essayé de le définir en cessant de psychologiser le politique, sur le modèle de la télé-réalité.

Face à Sarkozy et Berlusconi la gauche doit-elle entrer en concurrence ou doit-elle repenser son discours voire le moderniser ? Quels dirigeants à gauche, en France et en Italie, vous semblent adopter la meilleure tactique face à ces dirigeants ?
Veltroni a bien compris qu’il ne fallait plus jouer, comme l’avait fait Prodi, de la bipersonnalisation, en disant « tout sauf Berlusconi », car cela le mettait au centre du débat public, même négativement. La gauche française n’a pas encore compris et joue du « tout sauf Sarkozy ».

La gauche italienne ou française doit créer une large alliance de toutes les forces d’opposition allant de la gauche radicale au centre, en passant par les Verts, c’est la condition même de son retour au pouvoir. En Italie, Veltroni a été battu parce qu’il s’est coupé de la gauche radicale et des Verts, cela a même permis la conquête de Rome par un candidat d’extrême droite.

En France, on a pu constater les hésitations du PS dans ses alliances et la multiplication des candidats de gauche aux présidentielles... Il faut aussi que la gauche reconstruise un projet alternatif avec des valeurs et des propositions pour réduire les inégalités sociales et renforcer les solidarités en matière d’éducation, de logement et de santé notamment, mais il lui faut aussi traiter le problème de l’insécurité qui est un des chevaux de bataille du sarkoberlusconisme.

Au-delà, la gauche doit dessiner un projet car depuis la chute du Mur de Berlin, les forces de gauche, quelles qu’elles soient, sont en déréliction, naviguant d’un « modèle » (blairiste, par exemple) à un autre (suédois, scandinave) ; le prochain modèle sera sans doute Obama, comme Veltroni a utilisé la référence à Clinton-Kennedy pour guider sa campagne électorale.

Pourquoi le choix d’un livre entre Berlusconi et Sarkozy plutôt qu’entre Berlusconi et Mussolini ?
D’abord parce que ce serait un pur anachronisme ; ensuite parce que Berlusconi n’est nullement un néo-fasciste : il est un homme de droite néo-libéral avec des accents autoritaires, comme le montrent la militarisation de sa politique à Naples ou la façon dont il a laissé agir la police lors du G8 de Gênes en 2001. Mais ce serait très simplificateur, et pour le fascisme mussolinien et pour le phénomène Berlusconi, que de vouloir les associer.

Et ce serait, je le répète, une façon de ne pas comprendre la politique néo-libérale contemporaine, en allant chercher des modèles d’explication développés dans un tout autre contexte historique, marqué notamment par la sortie de la Première Guerre mondiale et la révolution soviétique de 1917. Alors qu’aujourd’hui il s’agit de penser la politique d’après la chute du Mur de Berlin qui marque précisément l’échec historique d’une forme de « socialisme » hyper-étatique.

Berlusconi a fait alliance avec l’extrême droite, Sarkozy l’a avalée. Cela signifie-t-il que l’extrême droite est plus forte en Italie qu’en France ou qu’au contraire son discours est plus banalisé en France qu’en Italie ?
Berlusconi a fait alliance depuis le début de son entrée en politique en 1993 avec Alleanza Nazionale de Gianfranco Fini qui a transformé l’ancien parti néo-fasciste MSI en un parti de droite classique et surtout avec la Ligue du Nord d’Umberto Bossi qui est un parti extrémiste et séparatiste, défenseur de « la Padanie ». Un des atouts politiques de Berlusconi est d’avoir su maintenir et renforcer l’alliance avec ces deux partis durant quinze ans.

En France, le FN se réclame ouvertement de la droite nationale et de l’extrême droite. Sarkozy a su intégrer certains de ses thèmes notamment sur l’immigration ou la sécurité, et cela lui a permis de « vider » le FN d’une partie de son électorat. Il faut lui reconnaître cette capacité à avoir affaibli sensiblement le FN.

Face à la crise que nous vivons, les deux dirigeants semblent faire profil bas sans pour autant abandonner l’idée qu’il faille réformer. Quelle est leur marge de manœuvre ?
Le sarkoberlusconisme tient un discours permanent sur le travail, l’effort et sur le sacrifice ; et ses deux leaders disent eux-mêmes se sacrifier pour redresser le pays : c’est, disent-ils, leur « mission ». Ce thème du sacrifice présente l’homme politique comme un héros et l’homme de pouvoir comme un martyr, souvent sur le modèle christique.

En même temps, il permet d’appeler les citoyens à faire des sacrifices et à souffrir. Les « réformes » sont autant de souffrances présentées comme indispensables, de remèdes durs à avaler au nom de la promesse d’un redressement à venir... au terme de la législature.

Le sarkoberlusconisme invite aux sacrifices, aux réformes et à l’attente des résultats. Il suggère que la situation économique est si catastrophique et la mondialisation si féroce qu’il faut accepter de suivre un chemin de croix. Le sarkoberlusconisme gouverne moins par le rêve qu’en agitant les multiples peurs de catastrophes présentes ou à venir.

La situation politique, la force de l’Etat sont incomparables en France et en Italie. Comment donc pouvez-vous rapprocher deux chefs d’Etat de nations aussi différentes ?
Comme je l’ai dit en réponse à une question précédente, vous avez raison de dire que les deux pays sont très différents, notamment du fait de la place et du rôle de l’Etat-nation - puissant en France, faible en Italie.

Mais il y aussi des proximités profondes entre les deux pays, euro-méditerranéens, de droit romain, d’inspiration catholique, etc. Quant aux deux leaders néo-libéraux, ils ont de multiples similitudes dans leurs projets politiques et leurs méthodes de conquête et d’exercice du pouvoir. C’est ce qui me permet de parler du « sarkoberlusconisme ».

Le sarkoberlusconisme est-il propre à l’Italie et à la France ? Est-ce un modèle exportable ailleurs ? Est-il déjà à l’œuvre dans d’autres pays ?
Le berlusconisme est un cas unique au monde, « une anomalie » disent certains, car c’est le seul exemple où le patron d’un immense groupe de médias (la Fininvest qui détient trois grandes chaînes commerciales de TV et une cinquantaine de magazines) est aussi un dirigeant politique de premier plan, soulevant même un « conflit d’intérêts ».

Le sarkoberlusconisme caractérise les pays latins comme je le montre dans mon livre : il est exportable, car il est plastique, mais sous des formes diverses et adaptées à chaque réalité nationale. Comme il tend vers une forme d’américanisation de la vie politique en Europe, on peut en déceler des traits chez certains dirigeants politiques conservateurs américains (exemple, Schwartzenegger s’est inspiré de Berlusconi pour sa campagne en Californie).

 

On a reproché à Berlusconi tout comme à Sarkozy d’avoir manipulé les médias au point d’affirmer que ces deux hommes n’auraient jamais pu être élus sans la télévision et la presse. Vous réfutez cette thèse. Pourquoi ?
Parce que cette thèse est simpliste : elle consiste à réduire les médias à des outils de manipulation de l’opinion (elle-même considérée comme « passive » !) et à réduire la politique à la maîtrise ou à la propriété des médias. Toutes les recherches depuis un demi-siècle montrent que l’influence des médias n’est jamais directe et linéaire (du type action/réaction), mais qu’ils sont un élément important parmi d’autres (les appartenances sociales et professionnelles notamment) contribuant aux choix électoraux.

Un seul exemple : Berlusconi avec le même empire médiatique, a gagné trois fois les élections législatives et les a perdues deux fois. Or, si la thèse était exacte, il n’aurait jamais pu perdre le pouvoir, et tous les dirigeants politiques de la planète seraient propriétaires des grands médias, etc.

Quel est le talon d’Achille du sarkoberlusconisme et est-il vulnérable ? On a l’impression que l’un comme l’autre sont inattaquables, qu’ils ont toujours raisons et que leurs gaffes même, voire leurs erreurs tournent toujours à leur avantage.
La principale faiblesse du sarkoberlusconisme est l’étalage de l’argent et de la jouissance du pouvoir contraire à la morale catholique et au discours sur la moralisation du capitalisme. Pour ma part, c’est ainsi que j’explique l’effondrement de Sarkozy dans les sondages en début d’année ; il y a eu une contradiction majeure entre son discours sur le travail et la rigueur, et l’étalage du luxe, de l’argent facile et la starisation du pouvoir.

Mais au-delà, comme pour tous les dirigeants politiques, l’exercice du pouvoir use. Ce qui souligne encore mieux la prouesse de Berlusconi qui a su revenir triomphalement au premier plan en avril 2008. La principale difficulté pour un dirigeant politique, qui lui fait perdre le pouvoir, est soit la puissance de l’opposition, soit la faiblesse ou la division de sa propre coalition, soit la combinaison des deux. C’est bien pourquoi le sarkoberlusconisme veille à rassembler les droites et à diviser les gauches, y compris en les intégrant au gouvernement.

Vous dites dans votre livre que le cœur du sarkoberlusconisme se loge dans le référent symbolique. N’est-ce pas la raison principale de son succès ?
Oui, car la politique c’est d’abord des références symboliques mises en scène. Or, le sarkoberlusconsime combine deux références puissantes : la première c’est l’entreprise et la valeur travail et, la seconde, c’est la révérence à la morale et aux valeurs catholiques. Grosso modo, sur le « plan temporel », les valeurs d’efficacité économique de l’entreprise, de rigueur et d’épanouissement de soi dans le travail, et sur le « plan spirituel », l’éthique catholique.

Comment voyez-vous l’avenir de ces deux personnages très médiatisés et se positionnant dans l’action ?
Je pense qu’ils feront tous deux une ou deux législatures complètes de cinq ans : Berlusconi veut devenir président de la République italienne en 2013, au terme de sa législature. S’il y parvient, il finirait son mandat de président de la République à l’âge de 84 ans et deviendrait sénateur à vie...

Quant à Sarkozy, il a annoncé qu’il voulait faire deux mandats successifs, puis qu’il se tournerait ensuite probablement vers le monde de l’entreprise. Ceci dit, il serait, en cas de défaite en 2012, un jeune membre à vie du Conseil constitutionnel.

Nicolas Sarkozy a été avocat de Berlusconi au temps de la Cinq. Pensez-vous qu’il a eu le loisir d’observer Berlusconi et de s’inspirer de ses méthodes pour accéder au pouvoir ?
Les échanges entre dirigeants passent plutôt par les collaborations entre leurs partis politiques ou via des conseillers, experts, consultants, cabinets de marketing, think thank et autres clubs de réflexion.

Et par l’important travail personnel des dirigeants politiques qu’il ne faut pas sous-estimer. Je le répète, il faut prendre au sérieux le politique pour le décrypter et ne pas se satisfaire d’interprétations trop subjectives ou psychologisantes.


Crédit Photo : La Provence


Lire l'article complet, et les commentaires