Jean-Yves Camus, politologue, chercheur à l’Iris et auteur de « Les Extrémismes en France : faut-il en avoir peur ? » (éd. Milan, 2006).
Le site égyptien IslamOnline revendique pas moins de 300 fatwas, des avis religieux, par jour. Comment expliquer le succès d’un tel site ?
L’islam, comme le judaïsme d’ailleurs, pose au croyant une série de questions quant à la nature des obligations religieuses et leurs modalités d’application dans la vie quotidienne. Cela est d’autant plus vrai durant la période du Ramadan. Ce jeu de questions/réponses sur l’interprétation du texte sacré n’est donc pas nouveau. Ce qui l’est en revanche, c’est que, grâce à internet, le fidèle - qui peut se trouver en dehors de la zone géographique de l’islam - interroge quelqu’un qu’il ne connaît pas directement. Cela rompt la chaîne traditionnelle de transmission des savoirs du maître au disciple et crée une chaîne de transmission virtuelle favorable à un bricolage identitaire. Ainsi, de nombreuses personnes converties à l’islam ou ré-islamisées consomment abondamment ces sites de fatwas.
IslamOnline se rattache-t-il à une mouvance politique ou religieuse particulière ?
Il s’agit d’un site incontestablement islamiste mais c’est plus compliqué que cela. Les fatwas émises oscillent entre le salafisme, qui prône un islam rigoriste tel qu’il était pratiqué en Arabie au temps du prophète Mahomet, et l’islamisme des Frères musulmans. Le site est placé sous l’autorité spirituelle du prédicateur islamiste Youssef al-Qaradawi, vedette de l’émission « La charia et la vie » d’Al-Jazeera. Il a été créé par des gens qui se sont éloignés des Frères musulmans auxquels ils reprochent leurs préoccupations trop centrées sur l’Egypte. Eux, par l’utilisation de la langue anglaise, veulent s’adresser aux musulmans à travers le monde. Le site peut également être qualifié de « militant » car il contient, outre des informations à caractère religieux, des articles politiques sur la situation en Palestine ou sur le débat sur le voile en Grande-Bretagne. L’islamisme ne fait pas de distinction en effet entre le spirituel et le temporel. Selon IslamOnline, le fidèle doit participer de plein pied à la vie de la société en islam.
Les musulmans français consomment-ils les sites de fatwas comme IslamOnline ?
Ils y sont moins réceptifs en raison du barrage de la langue anglaise. En revanche, depuis quelques années, une multitude de sites francophones salafistes ont vu le jour comme www.la-route-de-lislam.com, www.salafs.com, www.darwa.com ou www.ribaat.org. La philosophie de ces sites, dont les forums pullulent de fatwas, repose sur la volonté de rompre avec la société environnante, de s’isoler du monde moderne.
C’est-à-dire ?
Ces sites conseillent par exemple de scolariser les enfants à domicile chez des particuliers pour ne pas les mélanger aux autres à l’école. Ils recommandent aux femmes d’accoucher chez elles pour ne pas avoir à transgresser des règles de pudeur à l’hôpital. Ils font l’apologie de l’inégalité des sexes. La charia y est sollicitée sans cesse pour démontrer que le fidèle doit se séparer des non-musulmans et des « musulmans déviants ». Contrairement à IslamOnline, ils recommandent de fuir comme la peste la politique qui est perçue comme un ferment de division et d’éloignement de la pratique religieuse.
Propos recueillis par Alexandre Sulzer (20 minutes)