@jakem
Suite, 2 —
Pourquoi ? Parce qu’on est passé, en réalité, d’un internationalisme à un campisme. L’internationalisme, même lorsqu’il était dogmatique, supposait encore une forme de solidarité entre peuples, une attention aux dynamiques internes, aux luttes sociales, aux rapports de force locaux. Le campisme, lui, fonctionne autrement : il simplifie. Il écrase les nuances. Il transforme le monde en deux camps, et il exige que chaque crise rentre dans l’un des deux. L’Occident d’un côté, les opprimés de l’autre. Dominants / dominés. Et comme dans certaines déclinaisons du wokeisme, cette logique devient tellement structurante qu’elle finit par se substituer au réel.
À partir du moment où vous adoptez cette logique, admettre que les Iraniens ne manifestent pas selon le scénario attendu devient dangereux. Pas dangereux politiquement, dangereux conceptuellement. Parce que si vous acceptez l’idée que la contestation iranienne est d’abord une contestation contre le régime iranien, contre l’islam politique, contre un ordre internalisé de domination, vous ouvrez une brèche : vous acceptez que le principal moteur de l’oppression, parfois, ne soit pas l’Occident. Et si vous acceptez cela, vous affaiblissez votre pilier central. Vous acceptez que votre hiérarchie des culpabilités est fausse, ou au moins incomplète. Et vous risquez d’aboutir à une conclusion insupportable pour ce logiciel : l’histoire ne se déroule pas comme un schéma de libération prédéfini. Il n’y a pas une trajectoire universelle vers l’émancipation, et surtout pas une trajectoire où l’Occident serait toujours le protagoniste principal, en négatif.
C’est là qu’on retrouve le mécanisme que je décrivais : le concept précède la réalité. Pour cette gauche, l’idéologie n’est pas une hypothèse, c’est une structure. Une structure protectrice. Et quand la réalité la contredit, la réaction n’est pas l’ajustement, c’est la défense. C’est le déni. Ou la réduction. Ou la réinterprétation.