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Bérenger 3 septembre 2007 07:43

J’ai collaboré plusieurs années à une assos’ dont le but était de fabriquer un petit journal pas cher que les SDF de ma région pouvaient vendre à la criée. Une feuille sympa, locale, avec de la BD, des poèmes et des nouvelles pondus par eux, et les lecteurs soutenant cette initiative. Parallèlement je récoltais des couvertures pour les clodos, les vrais de vrais, qui dormaient en bas de chez moi, et à qui je proposais, avec l’accord de mon proprio (ancien déporté qui en avait vu d’autres), de venir passer la nuit dans le porche fermé de mon immeuble (ce à quoi ils se sont toujours refusés). Je dirigeais les malades vers des dispensaires gratuits, avec un plan et un petit mot pour ceux qui ne maîtrisaient pas notre langue. Action individuelle et irréfléchie de ma part. Je percevais l’existence d’un problème, je disposais de temps pour aider à le résoudre à mon petit niveau, point barre. Je précise au passage que ça se passait à Cannes, où les autorités municipales RPR de l’époque (fin des années 90), étaient assez tolérantes à l’égard des SDF. J’ajoute qu’en six ans de présence « sur le terrain », je n’y ai pas vu l’ombre d’un travailleur social, pas l’ombre non plus d’un militant à keffieh.

Les gars et les filles qui vendaient le journal à la criée (et croyez-moi, pour certains d’entre eux cela représentait un gros effort, et un appréciable gain d’estime de soi quand au bout d’un moment le passant les accostait pour leur demander quand sortirait le prochain numéro) n’auraient pas demandé mieux que de retrouver un travail. Mais pas en passant par la case ANPE : les « petits boulots » réservés aux RMIstes, avec salaire remboursable l’année suivante à la CAF pour cause de barème de ressources, ils avaient donné. Certains ont obtenu un job chez les commerçants du coin. Quant aux clodos de chez Clodo, il y en avait. Des camés, des alcoolos terminaux, des malades mentaux. Ceux que certains d’entre vous qualifient d’irrécupérables. Mais là, c’est le système médico-social qui est en cause, pas le bon vouloir de ces gens-là à s’insérer. L’incapacité à soigner, à prendre en charge sur la durée, à traiter les maux qui font la marginalité dure, dans un contexte où l’hôpital est devenu une entreprise et où dispenser des soins se doit d’être une activité rentable. Si ces personnes commettent un trouble à l’ordre public, elles sont dirigées vers un service psychiatrique qui va les garder une semaine, un mois, selon leur état, avant de les relâcher dans la rue, faute de structures, de moyens, de personnel qualifié. Après, il est vrai que l’institution peut agir au compte-gouttes, question de moyens là encore. Un ami SDF, un guitariste qui se produisait chaque soir à la terrasses des cafés, s’était vu proposer un logement par le CCAS à l’issue d’une longue procédure, et avec l’appui d’une assistante sociale. Mais il avait fait l’effort de monter un dossier, ce qui n’avait pas manqué d’être « reconnu ». Pourtant, le guitariste en question était un alcoolo invétéré, et il lui arrivait de délirer des heures à haute voix.

Dans le domaine de l’exclusion, on frise bien souvent l’irrationnel, on a affaire à des cas de figure singuliers, c’est trop facile de schématiser et de qualifier tous ces gens de fainéants, d’épaves, de parasites. On a des accidentés de la vie, on a des cas pathologiques que les structures existantes ne suffisent pas à traiter, on a des désaffiliés, c’est à dire des gens qui ne pousseront plus la porte d’un bureau, qui n’effectueront même pas les démarches nécessaires à l’obtention de leurs droits, tout ça parce qu’ils auront été reçus, un jour, par un fonctionnaire qui les aura tutoyés, rudoyés, déconsidérés.

Il faut voir comment sont reçues certaines personnes handicapées, parfaitement intégrées, ayant un logement et s’impliquant dans la vie associative, par les agents administratifs des Cotorep pour qui elles ne représentent qu’un dossier assorti de certificats médicaux soupçonnés être de complaisance. J’ai connu un jeune, venu se renseigner dans le but de créer sa boîte, à qui son interlocutrice a demandé s’il savait lire et écrire. Un gars, convoqué à une commission d’obtention du statut de « travailleur handicapé », s’était entendu dire qu’« on avait décidé pour lui » de son orientation dans quelque lointain centre de rééducation (où au final il n’a jamais mis les pieds), vu qu’il n’était pas en mesure de décider tout seul. Il faut voir aussi comment certains responsables de structures relevant de l’insertion traitent les RMIstes qui viennent les trouver, quels gadgets de misère, du genre « mise à niveau » ils leur proposent, moyennant la très hypothétique perspective d’un petit boulot de plus. Il faut voir avec quelle lenteur sont instruits les dossiers d’allocation, le mal qu’ont certaines personnes à la rue, et désireuses de s’en sortir, à obtenir une HLM... pendant que certains dossiers « appuyés », touchant à des familles nettement moins défavorisées, aboutissent en quelques semaines (je pense à certaine cité HLM de Grasse, dans les Alpes-Maritimes, où ont trouvé aisément à se loger des profs, des cadres hospitaliers gagnant 2500 euros par mois, plusieurs responsables de MJC, certaine animatrice d’une « radio libre » financée par la CAF et la CGT, et quelques cadres retraités de la Fonction publique, assez aisés pour posséder un camping-car... ).




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