Et pour finir….( épilogue de « mauvaises nouvelles du
front », Ed. Rivages Noir, où Pagan fait un bilan/
testament assez éloquent de son œuvre)
« Difficile de
parler de soi, surtout quand on se tient soi-même à distance avec
le plus grand soin.
Difficile d’écrire sur ce qu’on a écrit,
surtout lorsqu’on l’a toujours fait pour ainsi dire en état de
légitime défense. Une dizaine de nouvelles sur une trentaine
d’années, on ne peut parler de saturation, ni du besoin de
paraître tout le temps, ni d’occuper le terrain. Pour la plupart,
il s’agissait de commandes, plus fortuites les unes que les autres.
Souvent, il s’agissait surtout de faire plaisir. « Pagan,
t’aurais pas un truc sous le coude, des fois ? Un truc pas
trop chiant. Un truc comme ça, un brouillon de cinq ou six
pages ? ». La plupart
du temps gratos.
J’avais toujours quelque chose sous le coude.
Pas tout à fait exact : j’avais toujours un personnage pour
faire ses conneries en douce dans son coin. J’ai toujours eu des
personnages qui n’en faisaient qu’à leur tête. On m’a souvent
dit : tes mecs et tes gonzesses, tu sais pas les tenir. C’est
pas faux.
Ils vivaient leur
vie et moi la mienne. Il leur arrivait des choses et des machins. La
plupart du temps, ils venaient à confesse quand ils avaient fait
dans leurs braies et c’était en général trop tard pour leur
arranger les bidons.
Souvent on m’a dit : tu ne les tiens pas
assez en laisse. Un personnage, ça ne fait pas ce qu’il veut.
C’est jamais qu’un chaouche, un personnage. T’as jamais bien su
leur faire comprendre qui était le patron. Ça doit rester dans
l’axe, un personnage, même s’il le faut à grands coups de pied
au cul. Les miens, c’est vrai, partaient toujours un peu de coté,
anciens flics, anciens machins, comme on dit maintenant « limites »,
mais limites de quoi ? La seule limite qu’il vaille la peine
de franchir, c’est celle qui nous sépare un tant soit peu du grand
silence. Le reste…
Je
leur ai toujours foutu la paix, même quand ce grand con de Schneider
est allé se faire crever un soir qu’il n’était plus de
permanence. Soi-disant, chagrin d’amour. On met des siècles à en
mourir, c’est vrai : je suis bien placé pour le savoir, ces
chagrins qui durent toute une vie. Mais quand même. Si Cheroquee
n’avait pas quitté Schneider ( ou l’inverse), il ne serait pas
allé mourir en gare pour rien, très seul un soir de pluie. Il n’y
aurait pas eu « la
Mort dans une voiture solitaire » et
sans
« la mort.. », il n’y
aurait rien eu du tout, ce qui, à vrai dire, n’aurait pas fait un
bien grand vide. Le seul vrai mystère, la seule question qui
aujourd’hui me tourmente encore, c’est pourquoi ils se sont
quittés et même quand et comment. Allez savoir.
Schneider est mort
sans me le dire, c’était de toute façon un taiseux peu porté sur
l’introspection. Quant à Cheroquee, elle ne me parle plus.
L’hypothèse qui me vient à l’esprit le plus couramment est que
ni l’une ni l’autre n’étaient des êtres réellement portés
sur le bonheur. Allez savoir.
Alors ces nouvelles, disparates, bancales, plus
ou moins drolatiques, ces personnages entraperçus, ce sont des
portes ouvertes un instant sur des solitudes, des murmures de vies,
qui sont les leurs et par voie de conséquence un peu les miens, rien
que des petits blues sans portée. Des dérapages mal maîtrisés,
des souffrances. Des tristesses. Les leurs, les miennes. Peut être
les nôtres. Je n’ai jamais su gérer, j’étais trop occupé à
écouter ce qu’ils venaient me raconter au petit matin. En général,
ils n’étaient plus très frais, mâles ou femelles, tous à courir
toujours derrière la même étoile, pale et ternie dans le gris
terne du petit jour.
Au vrai, j’ai
toujours trop aimé les petites heures.
De Chess au goéland
électronique, du Divisionnaire sans nom, de Léon à Jésus, une
toute petite comédie humaine à ma mesure. S’il fallait
recommencer, je referais pareil.
Tant pis pour eux. »
Hugues
Pagan.