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easy easy 2 novembre 2010 15:27

Bonjour Juliette

Je confirme.

Et j’ajoute.

Le Vietnamien est une langue monosyllabique issue en très grande partie du chinois. Posons que le Vietnam ayant très longtemps subi la tutelle chinoise (une tutelle plutôt respectueuse la plupart du temps) on y parlait et on y écrivait quasiment comme en Chine (le Cambodge est assez différent mais le Laos et le Vietnam auraient très bien pu être une des provinces de l’Empire du Milieu).

Quelques courageux d’abord, Portugais surtout, avaient déjà eu la fièvre de la traduction du chinois et le Jésuite Alexandre de Rhodes a poursuivi leur oeuvre en traduisant le Vietnamien. Comme il lui fallait aussi traduire la sonorité de la langue, particulièrement gazouillante et chatouillante, il a écrit les sons avec des caractères latins et y a ajouté des signes phnétiques, des accents, des points, des tildes...tout ça consituant des signes diacritiques.

Et finalement, ces mots écrits en A B C D ...bardés de signes, sont devenus progressivement la nouvelle écriture des Viets dont certains n’étaient pas mécontents de faire la nique aux Chinois. 

Au départ amicale, la France est devenue de plus en plus agressive à mesure que certains Viets attaquaient ou sapaient le boulot de conversion qu’entreprenaient les missionnaires. Et le protectorat français de départ s’est transformé en colonialisme dur. 

La langue vietnamienne ainsi latinisée a pu servir aux linguistes pour décrire les autres langues du Monde. A la Pitié Salpétrière, les profs de liguistique qui forment les orthophonistes recourent donc au vietnamien pour expliquer les phonèmes.

C’est une langue qui gazouille (il n’y a pas de Z ni de W ni de F en viet) et qui comporte pas mal de nasales. Nasales qui peuvent être modulées, chantées, un peu comme quand ici on fredonne une chanson par MMMmmm..

C’est une langue dans laquelle il est difficile de hurler des ordres, d’appeler quelqu’un au loin. Cette langue tient plus du gong, de la guimbarde, de la flûte, du monocorde que de la trompette de la caisse claire et des cymbales.
Du coup, les viets pratiquent le chant diphonique sans trop en avoir conscience (contrairement aux Mongols et Inuits qui l’exploitent à fond)


Il n’y a pas d’articles, pas d’adverbe, pas de conjugaison des verbes, pas de déclinaison, pas de pluriel, pas de genre fondé sur le masculin/féminin.


La colonisation française a été forcément très appréciée des intellectuels qui avaient choisi de profiter de la latinisation pour découvrir les intellectuels Occidentaux. Peu regardants sur les abus de la colonisation, ils ont porté aux nues aussi bien l’Histoire de France que ses poètes, en particulier Victor Hugo (d’autant que Hugo protestait non contre la colonisation mais contre N III qui la dirigeait).

Tout s’est longtemps passé comme si les Viets les plus instruits attendaient patiemment de voir arriver des Français plus éclairés en remplacement des voyous incultes qui débarquaient à Saïgon en se prenant déjà pour des seigneurs.
Ils étaient humiliés par la racaille française mais restaient à fantasmer sur Hugo et même Jeanne d’Arc.

Bien sûr, il y a eu des déceptions et des révoltes mais il est toujours resté des Viets pendus à l’espoir d’une France Hugolienne. Il n’en reste plus beaucoup aujourd’hui car les derniers intellectuels ayant connu les Français sont morts, mais c’était encore très sensible en 1970. Ni’mporte quel étranger pouvait frapper à une porte quelconque, il lui suffisait de dire un vers d’Hugo, Shakespeare ou Goethe pour être accueilli comme un ami très cher.

De base confucéenne et bouddhiste, le Vietnam est passé progressivement catholique. Dans le Centre, on peut trouver des villages avec 10 églises. Comme dénués de complexes, les Viets ont réalisé un syncrétisme total de toutes les religions qu’ils avaient autour d’eux. Né en 1920, le Caodaïsme représente le summum de ce syncrétisme.

Il y avait un principe antérieur à l’occupation française, qui faisait que si l’on était mandarin, on ne faisait pas son service militaire. Autant dire qu’en dehors des ethnies montagnardes plus réfractaires, les Viets des plaines se sont précipités sur les livres. Même en comptant les montagnards, la proportion de lettrés était très importante et dépassait probablement même celle de la France métropolitaine. Un mandarin ne bénéficiait d’aucune pension, pouvait être misérable et avait le privilège de pouvoir enseigner.

Trop de lettrés mordus de Baudelaire dans un pays colonisé par la France, ça donne une colonie soumise et quasiment fière de l’être. Il a donc fallu attendre le discours particulièrement intelligent, digne et subversif de Ho Chi Minh (qui était lui aussi séduit par la littérature française) pour convaincre des Viets de se révolter. Et une fois révoltés, ils ont réussi la première victoire militaire d’une colonie sur la France.

Au Vietnam, on est donc confucéen-mixé. On respecte énormément les parents et donc forcément les anciens, toutes les personnes âgées. Les défunts d’une famille ont leur photo sur un autel et chaque jour on prie pour eux, on leur offre des fruits, de l’amour. C’est la partie la plus cultuelle du culte des ancêtres.

Lorsque deux inconnus se rencontrent, ils doivent annoncer leur âge afin que la conversation puisse comporter tous les mots et signes de référence.
Ils indiquent leur âge, leur nom de ville et immédiatement le plus âgé appelle l’autre au minimum « petit frère » et l’autre l’appelle « grand frère » et ça peut aller à « tonton » « neveu » ou « fils » « grand-père » etc.

Chacun utilisant à tour de bras ces désignations, leur sens est différent de celui qu’il a ici.

S’ajoutent alors d’autres mots pour indiquer un souhait de plus grande proximité. On indiquera à un étranger le rang d’âge qu’on occupe dans sa fratrie. Entre frangin frangine, on s’appelle par « Grand-frère 3 » « Grande soeur 4 » mais entre voisins aussi, entre commerçant et client aussi.

Personne, même un aîné, ne porte le rang 1 qu’on laisse à quelque esprit supérieur. Le rang le plus élevé commence au chiffre 2.


Un mari appelle son épouse « petite soeur » et une femme appelle son mari « grand-frère »
Dans un contexte confucéen, cette marque aîné-cadet oblige automatiquement à des devoirs. Le cadet a le devoir d’obéir et l’aîné a celui de le protéger.


Ce respect du marquage du rang, qui revient à un genre, aboutit à des conversations a la tonalité étonnante pour un Français.

Exemple. Ici, quand une femme et un mari se pointent au tribunal pour tirer chacun la couverture à lui, ils utilisent des mots comme « Elle » « Il » « Tu » « Toi » . On sent que tous les ponts sont coupés. Alors qu’au Vietnam, ils se chamailleront en recourant encore et toujours à « grand-frère » « petite soeur ». Là-bas, c’est dans la langue même qu’il y a un rappel aux devoirs d’obéissance et de protection, donc au lien. Deux commerçant se disputant au tribunal disent encore grand frère et petit frère.

Au Vietnam, le lien, l’attachement, l’esprit de famille sont inclus dans la langue. Il y est impossible de dénier le sens de la famille. On ne peut pas exclure quelqu’un de la société. Il sera toujours appelé par un mot évoquant l’appartenance à la Famille.

Ce principe a bien entendu été bousculé avec l’arrivée des Français (les Viets leur donnaient du « Oncle » du « Grand-frère » du « Père » et les Français leur répondaient par vous, toi, tu). Certains ados, cherchant un peu à s’émanciper, à faire plus moderne, se mirent à neutraliser le confucianisme linguistique en passant à Tu et à Toi entre garçons.

Puis il y a eu les Américains et une nouvelle génération est passée au Me You.


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