@Aleks
Dire d’une langue construite qu’elle a été « construite de toutes pièces » n’est pas une insulte, c’est un aspect factuel. Si je me fournis en briques déjà toutes cuites chez un ou plusieurs fournisseurs, avec des poutres achetées ailleurs, du mortier confectionné par mes soins et sur des plans sortis de mes facultés d’architecte, et de tout cela construis une maison, on pourra la qualifier de « construite de toutes pièces », même si ce n’est pas moi qui ai coupé les arbres pour les poutres ni allé extraire l’argile, voire utilisé un matériau totalement inédit.
Là encore, ce n’est pas une insulte, en aucune manière. Si vous rejetez ce terme, alors attendez-vous à ce qu’on qualifie Zamenhof d’assembleur et non de créateur. Personnellement, pour le coup, là je serais totalement réticent et ce boomerang me paraît bien plus dévastateur.
Simplement, comme vous le savez comme moi, il y a effectivement deux catégories dans les langues construites, basées sur des analyses et des postulats différents, classifications qui n’intéressent que modérément le grand public :
- les langues a posteriori, parmi lesquelles et en premier lieu l’espéranto : elles s’appuient sur des substrats de langues naturelles, à plus ou moins forte dose, notamment dans leur partie lexicale. Pour l’espéranto, pour faire simple, une synthèse des principales langues latines, mâtinée d’innovations et de mécanismes originaux et inédits (conjugaison, système agglutinant poussé, etc.).
- les langues a priori, dont le Kotava que vous citez : elles rejettent les substrats existants, et développent (ou essayent de développer) un système complet appuyé sur une logique interne autonome, avec un lexique totalement imaginé.
Les tenants des langues construites a posteriori pensent (pour faire simple) qu’il faut se baser sur des bases déjà connues d’un grand nombre de façon à en simplifier l’accès et la compréhension. Démarche qui a son sens et qui, jusqu’à présent, a davantage fonctionné que celle des adeptes des langues construites a priori qui, eux, rejettent justement cet aspect qui leur semble aller à l’encontre à la notion de neutralité culturelle sous-tendue par le principe même d’adoption d’une langue internationale auxiliaire de communication.
Voilà ce qu’il est de cette ligne de rupture entre langues construites. Il n’empêche, toutes sont des langues construites de toutes pièces. A la rigueur on pourrait dire que les langues a posteriori utilisent des matériaux de réemploi (on ferait de l’ancien avec du vieux ?). Non, à mon avis ce dernier point n’est pas pertinent. Ce qui l’est bien davantage, ce sont les qualités et le talent (ou son absence) de l’architecte et des maçons (avec ç et surtout pas 2s). Et sur ce plan, personnellement je pense que Zamenhof était un architecte de talent, un créateur et pas un simple assembleur.