Ce qui reste parfaitement flottant ce son deux données essentielles du problème : peut-on parler de ’propriété’ en ce qui concerne les territoires d’Amérique ? Les Indiens, quand ils ont eu à subi des massacres, l’ont-ils été ’pour ce qu’ils étaient’ ?
A la première question, aucune réponse absolue. Les nations indiennes considéraient-elles les territoires qu’ils occupaient (un continent) comme une ’terre indienne’ à laquelle les blancs ne pouvaient accéder qu’avec leur autorisation ? Ou n’étaient-ce pas plutôt de vastes territoires, parcourus par des tribus nomades dont les territoires de chasse étaient fluctuants et les ’frontières’ inexistantes ? Ont débarqué des colons, bientôt structurés en états, qui, eux, avaient une notion très précise dans la matière. Pour compliquer tout, le gouvernement U.S., pour rationaliser les choses, aattribué aux Indiens une structure ’nationale’, assortie de territoires précis, en rétrécissement constant sous la pression des colons, qui ne correspondait pas nécessairement aux tribus et à leurs propres structures.
Notons que les Européens, aux prises avec d’autres continents, ont eu la même difficulté à interpréter les normes de ces cultures dans leurs propres termes. Ainsi, en Inde, où les Britanniques ne se sont jamais installés en grand nombre à cause du climat, de la forte population sédentaire et urbaine, et de la puissance de l’Empire moghol au début, le colonisateur a attribué à l’empereur moghol un statut de roi européen d’un territoire précis (l’Inde) alors qu’il était, à ses propres yeux, un empereur universel. Là aussi des arguties juridiques ont accompagné une spoliation progressive, mais là aussi les colons n’ont pas procédé tout simplement par la conquête.
Les Indiens ont-ils été ’massacrés’ parce que Indiens ? Je ne le pense pas : les conflits portés au paroxysme entre colons avides de terres (et de sécurité) et guerriers indiens ne comprenant pas le sens de la propriété des colons (une bataille, le ’massacre Grattan’ fut provoqué parce que le fermier à qui on a dérobé des vaches voulait obstinément qu’on lui restitue celles-ci, alors que le chef sioux, n’ayant aucunement le pouvoir de forcer ses guerriers à restituer les bêtes, voulait offrir une autre sorte de compensation) on donné lieu à ces massacres.
je vais encore me répéter, mais il existe des preuves tangibles et symboliques à la fois de comment on représente l’identité, la qualité, la valeur de l’autre. Oui, les Indiens ont été spoliés, oui les accords ont été violés de mauvaise foi, oui ils ont souffert effectivement d’un passage en force à un régime de propriété privée, de consommation. Mais en même temps on plaçait leur portrait sur les pièces de monnaie et les billets de banque. On élevait déjà en 1905 une statue en l’honneur de Sacagawea, l’Indienne qui avait guidé Lewis et Clark et, surtout, la présence de sang indien, loin d’être une tare, était fréquemment vue comme une marque d’honneur chez les blancs.
L’attitude nazie envers les juifs, ou même la politique des blancs vis-à-vis des noirs, ont été bien différentes.