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bcordelier 22 décembre 2007 11:04
bcordelier

J’arrive un peu tard dans ce débat. J’ai vu à plusieurs reprises établies des comparaisons vis-à-vis de l’espagnol, de l’italien, de l’allemand ou du turc et de leur orthographe. Je voudrais juste rappeler qu’il faut être prudent avec ce type de comparaisons et de références pour plusieurs raisons :

Le français, dans sa forme écrite et son orthographe, est une langue à mi-chemin entre l’alphabétique et l’idéographique. Certes elle utilise 26 lettres de l’alphabet latin, plus un certain nombre de diacritiques (accents, trémas, cédille), mais en réalité la somme des exceptions orthographiques font qu’un mot écrit est presque d’abord un composé idéographique en lui-même, incorporant bien souvent des marques à but étymologique (les innombrables lettres et graphies historiques), grammatical (ou / où), voire d’époque (certaines orthographes sont typiques de certaines époques), de registre (précieux, populaire...) etc. C’est par ces moyens que sont distingués nombre d’homonymes et autres ambiguïtés (ou ambigüités). En cela, nous ne sommes pas si loin que cela d’un système à la chinoise ou des kanji japonais.

Cette comparaison contient un élément commun majeur : le français, l’anglais (qui est dans une situation assez sembable au français de ce point de vue), le chinois et le japonais (en laissant de côté les langues liturgiques d’emploi particulier ou les langues anciennes) sont presque les seules langues dont l’orthographe actuelle date pour l’essentiel de plus de 5 siècles. Le temps y fige des représentations passées en empilant la diachronie.

Pour ce qui est des langues voisines comme l’espagnol, l’italien, l’allemand et leur orthographe, il faut faire bien attention aux comparaisons. En effet, raisonner au moment M de 2007 occulte bien souvent le point de vue diachronique. Elles ne se situent pas dans la même séquence que l’orthographe du français qui, si on laisse de côté les quelques réformes du début du XIXe siècle (passage du oi au ai dans les formes verbales, enfans -> enfants, etc.), remonte pour l’essentiel au XVIIe et même à Villon et Pisan pour beaucoup.

- L’espagnol (le castillan pour être plus exact d’un point de vue linguistique) : l’orthographe de celui-ci a subi de très grandes réformes au XIXe siècle qui l’ont fait correspondre, en gros, à la langue parlée. Mais ceux qui utilisent régulièrement l’espagnol, notamment en Amérique latine, n’auront pas manqué de remarquer que l’espagnol parlé est désormais souvent en désaccord avec l’écrit. Le phénomène du seseo affecte tous les mots en c (ce, ci) et z, la jota est diversement prononcée, le pollo se dit systématiquement podjo. Sans même parler des d intervocaliques qui ne s’entendent souvent même plus, tout comme bon nombre de finales s (un trait qui tend à rejoindre le français où singulier et pluriel se distinguent à l’écrit mais plus à l’oral). Nul doute que dans 100 ans le décalage sera devenu un gouffre.
- l’italien. Sa forme orthographique date du XIXe siècle, récemment donc et s’est basé sur les formes parlées de l’époque. Ensuite les réformes de Mussolini ont encore accentué certaines régularités. Italien écrit = italien parlé, en gros oui. Sauf que bon nombre d’Italiens écrivent l’italien mais parlent au quotidien en dialecte ou langue régionale, même si ceux-ci reculent.
- l’allemand. On observe le même phénomène avec l’allemand. Sans parler des houleux débats à propos de la réforme de 1996, de l’emploi du etsett ou de la virgule, l’orthographe standardisée de l’allemand est globalement récente (époque bismarckienne si ma mémoire est bonne). Mais là encore, il existe une grande dichotomie entre l’écrit (et son orthographe très régulière) et l’oral où grand nombre de gens s’expriment en platt, alemanish ou autre. En Suisse alémanique, celui qui parle en allemand standard est tout de suite repéré comme un romand ou un étranger. Si on écrit en alémanique, alors là les différences apparaissent énormes.
- le russe. L’orthographe actuelle du russe date de la réforme fondamentale de 1918 par les bolchéviques. Pour qui lit un texte de Lomonossov (un grand réformateur pour son époque) in texto, les écarts entre le russe parlé actuel et la façon dont on l’écrirait si la forme ancienne avait été conservée apparaitraient énormes.
- le turc. La révolution d’Ataturk a tout mis à plat et s’est déroulée dans un contexte où 90% de la population ne savait pas écrire. Pour autant, il y a déjà des distorsions qui se produisent, notamment le cas du g avec chapeau qui ne se prononce plus.

Donc, attention aux comparaisons quant à la vertu de l’orthographe dans les autres langues. Le temps introduit obligatoirement des distorsions entre écrit et oral, et de plus en plus rapidement. Le tout est de savoir si la forme écrite d’une langue doit être simplement en permanence la transcription de la langue orale. Les chinois, les japonais et les anglophones nous montrent que pas forcément.

Pour autant, personnellement, je suis partisan de réformes assez fortes. Tout en prenant garde de ne pas tout casser, sous couvert de systématisme, et de bien intégrer que le temps a aussi son influence dans la vitalité ou l’abandon de certains aspects (comme peu nombreux j’écris encore clef, et pourtant clé-en-main(s)).

Enfin, quant aux comparaisons faites par certains avec les langues construites, elles sont, ici, totalement nulles et non avenues. Une langue articielle qui ne serait pas au minimum régulière et transparente dans sa prononciation serait purement un exercice de style. Au bout de 200 ans d’existence avec des générations de locuteurs natifs, on en reparlera.



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