Extrait de « La liberté, pour quoi faire ? » (titre du livre de bernanos, et citation de lénine)
J’ai plusieurs fois désigné
ce monde devant lequel l’humanité hésite encore, se demandant si nous
nous y engagerons ou non, car il ne ressemble guère à celui que nous
lui avons promis, sous le nom de Monde Nouveau. C’est là une expression
inexacte, une espèce de licence de vocabulaire, analogue à celle qui
nous fait dire que le soleil monte ou descend dans le ciel. Car ce
monde n’est pas nouveau. Capitaliste ou marxiste, libéral ou
totalitaire, il n’a cessé d’évoluer vers la centralisation et la
dictature. Le régime des trusts ne saurait nullement s’opposer au
collectivisme d’État, puisqu’il n’est qu’une phase de l’évolution que
je dénonce. Autant vaudrait dire alors que le tétard s’oppose à la
grenouille. Les trusts ont concentré peu à peu la richesse et la
puissance autrefois réparties entre un très grand nombre d’entreprises,
pour que l’État moderne, le moment venu, distendant sa gueule énorme,
puisse tout engloutir d’un seul coup, devenant ainsi le Trust des
Trusts, le Trust-Roi, le Trust-Dieu... Non, ce monde n’est pas nouveau.
Il est devenu possible dès que la déspiritualisation de l’homme -et
particulièrement de l’homme d’Europe- s’est trouvé atteindre un certain
degré de gravité, comme un pauvre diable, par exemple, ne présente les
symptômes du scorbut qu’au moment où sa dévitaminisation est trop
profonde. Nous ne nous trouvons pas en présence d’une civilisation
nouvelle, apparue brusquement dans l’histoire, c’est la civilisation
humaine sortie de sa route grâce à des circonstances exceptionnelles,
et engagée dans une voie sans issue. Je ne puis m’empêcher de dire
qu’on se paie notre tête lorsqu’on s’efforce de nous faire croire que
cette contre-civilisation de la bombe atomique est une fatalité de
l’histoire. Il était fatal, en effet, que l’homme construisît des
machines, et d’ailleurs il en a toujours construit. Il n’était
nullement fatal que l’humanité consacrât toute son intelligence et
toute son activité à la construction des mécaniques, que la planète
entière devînt une immense machinerie et l’homme une sorte d’insecte
industrieux. Qu’on comprenne bien ma pensée ! Nul ne songe à dénier aux
hommes d’aujourd’hui le droit de fabriquer des machines, mais on leur
refuse celui de sacrifier, par avance, à la machinerie universelle la
liberté des hommes de demain, dans l’illusion imbécile qu’on ne peut se
sauver des machines que par les machines. À quoi bon multiplier les
machines si l’énergie nécessaire à leur fonctionnement se trouve
étroitement contrôlée, jour et nuit, par un petit nombre de
techniciens ? L’abaissement d’un simple levier au fond d’une centrale
électrique ne suffit-il pas pour priver de lumière et de chaleur des
millions d’hommes ? Dans ces conditions, avouez qu’il est comique
d’entendre les imposteurs parler des machines avec une dévotion
religieuse. Jamais une société n’aura été pourvue de moyens aussi
efficaces pour les contraindre et, au besoin, les anéantir. À la
fameuse devise jacobine : « La Liberté ou la mort », le monde totalitaire
et concentrationnaire pourra bientôt répondre : "La servitude ou la
mort".