L’Homme vit en société, plus ou moins grande, plus ou moins étatique mais en société.
Il existe donc quelque part un tropisme qui le coagule de manière dynamique (avec flux et reflux).
Il serait très compliqué de détailler de quoi est composé ce tropisme, mais on pourrait, parce qu’ici on aime les cases et rangements, dire qu’il y a des arguments matériels (économie de bouffe et de moyens) et des arguments intellectuelles (tout ce qui chez l’autre n’est pas exactement matériel mais qui nous attire pourtant)
Et ce tropisme complexe se réalise en partie consciemment, en partie inconsciemment, par choix ou par habitude, par besoin communautariste et par besoin d’individuation.
Il est possible que, comme nous avions tout ce qu’il faut pour être cannibales, que nous ayons réussi à ne pas l’être en développant surtout les arguments intellectuels de rester coagulés. Les transcendances nous coagulent souvent davantage que les immanences.
(En Lybie, des Noirs très pauvres ont été attirés par la distribution matérielle que Kadhafi avait décidée et c’est donc surtout les immanences qui les ont coagulés au Raïs mais les Cyrénaïques, qui bénéficiaient des mêmes distributions matérielles, exigeaient quelque chose d’autre qui relève alors de transcendances : la liberté de choisir son destin)
Mais la coagulation étant dynamique, elle implique que coexiste aussi un rfejet tout aussi dynamique. On fabrique de la coagulation et on fabrique du rejet.
Parmi les arguments intellectuels qui opèrent sur la coagulation-rejet, il y a :
Ceux qui surgissent du raisonnement. Tous les peuples n’ont pas les mêmes mécaniques de raisonnement. Ici on sait par exemple raisonner de manière très individuelle, d’autres ne savent pas en faire autant ou trouvent ça indécent. Ici on raisonne sur base d’analyse et d’éléments cataphatiques (une chose doit exister ou ne pas exister), ailleurs on raisonne davantage sur base d’éléments apophatiques et synthétiques.
Ceux qui surgissent du sentiment (émotions au long cours à l’intérieur desquelles se trouvent l’éthique, la philosophie, l’intérêt ou non pour la raison, le caractère)
Et ceux qui surgissent de l’émotion (sentiment immédiat de très court terme). Ce sont ces sentiments ultra courts et puissants qui nous donnent, en certaines circonstances, des allures hystériques tant dans la version douce et amoureuse que dans la version dure et haineuse.
Ce sont ces émotions vives qui font nos expressions corporelles, nos grimaces et notre verbe lapidaire.
Ce sont souvent ces émotions vives qui nous font faire des choses que nous regrettons plus tard, au moins in petto.
Ce qu’il y a de remarquable avec les émotions vives c’est que le ou les émus ressortent comme étant « à côté de la plaque » par ceux qui ne sont pas concernés par leur affaire, qu’elle soit amoureuse ou haineuse. Les non-fans de Johnny ne pigent pas ses fans et les Inuits ou Papous ne comprenaient pas nos guerres.
Chacun ou chaque groupe ne comprend que ses propres hystéries et s’étonne de celles des autres. (C’est ce qui amène les hystérisés à leur répondre « Si c’était ton enfant qui avait subi ça, tu dirais quoi ? » )
Je ne saurais hiérarchiser l’importance de ces 3 ressources intellectuelles : raisonnement, sentiment et émotion, dans ce tropisme qui nous socialise mais je suis convaincu que nous ne pouvons nous passer d’aucune.
Je crois que l’hystérie individuelle + collective, que les catharsis sont indispensable à ce tropisme qui nous socialise.
Passés les grands moments de forte coagulation qui actent et prouvent que nous sommes sociaux, nous calmons nos émotions. Nos raisonnements et sentiments prennent alors le dessus et nous regrettons souvent nos emportements. Souvent nos emportements haineux, quelques fois nos emportements amoureux.
Mais nous en sommes sûrs, après une hystérie collective (partagée par au moins une autre personne) nous avons prouvé notre tropisme social.
L’hystérie, partagée à deux ou à cent millions, parce qu’elle ressort très souvent comme faute après coup, prouve plus que tout notre socialité. Nous fraternisons bien plus profondément d’avoir hystérisés de manière haineuse que de l’avoir fait de manière amoureuse.
Le partage d’une faute collective revient à partager une chose déplaisante dont on ne peut se défaire, ça nous rend frères de sang. (On choisit ses amis, pas ses parents).
La fraternité dans l’erreur ou l’excès née de l’hystérie collective est capitale dans notre tropisme coagulateur.
La guillotine n’est qu’un des moyens méchants de réaliser une hystérie collective. La torture publique ou discrète, l’incarcération à vie, le lynchage médiatique, le garot, la pendaison, le bûcher, la calomnie en sont d’autres. Ce qui compte c’est que ces moyens soient si méchants qu’une fois l’hystérie passée, une fois le calme revenu, nous puissions en avoir honte.
C’est cette honte, cette faute ou ce regret collectif qui nous communautarise le plus profondément.
S’il devait y avoir débat, ce n’est pas sur le choix des moyens de donner forme concrète à l’hystérie haineuse, mais sur son utilité. Hache, balle, pilori, cage ou corde, peu importe, nous faut-il oui ou non un moyen de réaliser concrètement une horreur ?
Pour ma part, tout en avouant qu’elle me fait très peur et qu’elle ne peut pas être considérée comme étant belle en termes idéalistes, je pense que l’Homme ne peut pas se passer de l’hystérie haineuse et de la honte qui va en résulter à terme.
Ce que je demande c’est seulement qu’on le dise.
J’apprécierais qu’au moment où l’on torture quelqu’un qu’on lui dise que son supplice est indispensable à notre tropisme.
Et que l’on dise alors que les guerres relèvent de la même nécessité.
Ca c’est pour ce qui concerne la base brute de notre grégarisation.
Or, ici et là, à leur heure, des Hommes suggèrent d’accomplir un mouvement qu’ils appellent de progrès intellectuel. Depuis la nuit des temps, des Hommes suggèrent de sortir de cette base brute en ajoutant le jeu du pardon (qui suppose alors tout un jeu d’empathies, de projections et d’introjections).
En fait, ces irénistes suggèrent de raccourcir le délai entre le moment de l’hystérie et le moment du calme, entre le moment de l’émotion vive et le moment du sentiment au long cours., entre le moment de la catharsis et le moment du raisonnement.
Selon ces irénistes, on évitera d’avoir à regretter une décapitation en la regrettant tout de suite en la regrettant avant de l’avoir réalisée. Ils introduisent alors la honte
non pas d’avoir fusillé quelqu’un mais d’avoir seulement songé à le fusiller.
Les irénistes sont donc ceux qui accentuent notre culture du refoulement des mauvaises pensées et qui nous conduisent à nous retenir mille fois de briser le crâne de celui qui a rayé notre voiture. Eux qui nous suggèrent d’épargner nos boucs-émissaires, soutiennent et répandent une culture de la bonne conduite. Chaque fois que nous avons réussi à refouler une émotion qui nous aurait conduit à tuer, nous leur devons une fière chandelle.
Et comme l’irénisme a une très vieille histoire, nous en sommes tous imprégnés
L’incarcération représenterait alors une sorte de solution de temporisation. On met le bouc en réserve, on laisse décanter les émotions puis on réfléchit calmement à ce qu’on doit en faire. C’est une solution de temporisation à condition que cette incarcération soit une simple mesure de surveillance rapprochée assortie de véritables soins d’apaisements (Cf le Vipassana en prison) non une forme de torture déguisée où le bouc se retrouve au contraire affolé.
Sans ce pardonnisme, aucun Progrès social n’est possible. Nous restons ce que nous étions avant d’avoir une conscience et nous ne sommes pas capables d’infléchir notre sort social.
Sans ce pardonnisme qui a sans doute existé au temps des mammouths, il n’y a pas l’Espoir.
Sans ce pardonnisme, personne ne vivrait plus de 35 ans et toutes les tombes seraient saccagées.
Au global, il est indispensable qu’il y ait des hystéries et aussi des appels à une raison fondée sur le sentiment au long cours, sur la distance qu’offre le temps et sur la pondération des sentiments individuels par le Sentiment de l’Humanité.
Il serait catastrophique qu’il n’y ait plus d’appels à lyncher mais plus les appels au pardon seront entendus lors des hystéries, plus nous serons dans l’Espoir et le Progrès.
L’Homme a besoin de travailler aussi bien de ses mains physiques que des mains qu’il a dans la tête. Il lui faut pétrir en permanence haine et amour ; en toute raison, en toute sentimentalité et en toute émotivité.
Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Ubuntu, PHP, MySQL, CKEditor.
Site hébergé par la Fondation Agoravox
A propos / Contact / Mentions légales / Cookies et données personnelles / Charte de modération

