Cette manière d’exposer un problème relevant du caritatif, manière devenue très ordinaire pour tous les drames humains, est à mon sens la pire qui puisse être.
Peut-être depuis l’industrialisation, la première guerre mondiale et le journalisme, nous sommes devenus chiffristes, le chiffre faisant précis, scientifique, imparable.
Alors que Napoléon allait à montrer de ses batailles plutôt le feu patriotique, passant sous silence la mort de 500 000 de ses soldats dans la retraite de Russie, alors que d’une défaite en Egypte il avait su faire une victoire culturelle et a ainsi pu lancer notre intérêt pour les pyramides, on est passé après lui aux alignements de chiffres. Millions de morts ici, millions de déportés là. On ne posa plus des noms sur ces morts, on se contenta de les comptabiliser en tant qu’unités alignées. La même pierre blanche pour tous.
Il y en avait tant
Du coup, de romantiques nous sommes passés statisticiens. Et de nous jeter ensuite à la figure et mutuellement des accusations de froideur.
Moi, ce qui m’a touché dans la vie, ce sont les personnalités, les histoires individuelles. Ce n’est pas le nombre de blessés qu’Henry Dunant a sauvés qui m’a donné envie de soigner les blessés, c’est sa personnalité, son entreprise, ses difficultés, sa tenacité, son courage, son abnégation, son dévouement.
Des histoires de personnes qui se sont dévouées dans l’esprit de Saint Martin, il y en a eu beaucoup et il y en a encore. Qui sont en train de se dévouer pour ces orphelins infirmes que vous alignez ici en chiffres.
Mah, vous cherchez à récolter des sous et comme la mode est aux alignements de chiffres impressionnants, vous ne voyez pas d’autre solution.
Je ne sais si mon témoignage va vous faire réfléchir mais pour ma part, j’irais à retracer la piste d’Albert Schweitzer sans rien savoir du nombre de personnes qu’il avait soignées, sans rien savoir de leurs maladies ni même dans quel pays ça se passait.
C’est l’esprit de Saint Martin qui est à suivre, lui qui montre la solution, pas le gueux qu’il avait sauvé qui ne montre qu’un problème.
Je vous rappelle tout de même que ce qui nous avait touché chez l’Abbé Pierre, c’était de le voir brûler d’un feu de foi. On voulait alors brûler du même feu.
Il ne suffit pas de déposer une pièce dans un tronc pour apporter de la chaleur humaine à un orphelin.
Ce défaut que je vous reproche ici est bien entendu le même que je pourrais adresser à ceux qui nous vendent des voitures sans qu’on ait la moindre idée de qui les fabrique et avec quel coeur. A vous rappeler encore que le bête charbon que nos arrière grands-parents utilisaient pour se chauffer représentait à leurs yeux le courage et l’abnégation de mineurs. Que le riz que mange un Vietnamien représente toujours le travail et l’abnégation de quelque frère, père, oncle ou tante chérie.
Il est régulièrement fait reproche aux ONG de n’être plus que des machines à fric. Vu le biais que vous utilisez, qui a le très grave défaut de n’être que culpabilisateur et de ne proposer comme résolution aux misères du monde que l’argent, ça ne m’étonne pas.
Soyons clairs, Albert Schweitzer avait grand besoin d’argent, Norman Béthune aussi, mais le plus important ce n’est pas qu’ils aient pu ou non récupérer des millions de dollars et sauver des millions de vie, c’est surtout que leur feu nous ait donné envie d’en brûler à notre tour.
Il suffirait que la moitié d’entre nous brûlassent de ce feu pour que chacun n’ait qu’une seule personne à aider et que plus personne ne grelotte d’abandon.
Enfin, votre manière de sensibiliser, chaque ONG pour sa paroisse, non seulement ne promeut pas l’esprit de Saint Martin qui est fondamentalement universaliste, sans frontières ni genres ni moments, mais l’assassine en spécialisant, en organisant et en saisonnalisant la compassion.
La place, la gloire et le moment qui est fait à la logistique ONGiste tue l’initiative invididuelle. Alors que c’est partout, à tout moment, n’importe quand, à mains nues, sans tambours ni campagnes que chacun devrait être disposé à offrir sa chaleur humaine et sans que cette disposition ait quoi que ce soit à voir avec la culpabilité mais tout avec l’amour.
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