« On charge de tous les péchés notre régime politique d’avant-guerre. Je ne suis point, pour ma part, tenté d’en dire beaucoup de bien. Que le parlementarisme ait trop souvent favorisé l’intrigue, aux dépens de l’intelligence ou du dévouement. Il me suffit, pour en être persuadé, de regarder autour de moi. Les hommes qui nous gouvernent aujourd’hui sont, pour la plupart, issus de ces marécages. S’ils renient maintenant les mœurs qui les ont faits ce qu’ils sont, ce n’est que ruse de vieux renards. L’infidèle employé, qui s’est ouvert un coffre-fort, ne laisse pas traîner ses fausses clefs : il aurait bien trop peur qu’un plus malin que lui ne les ramassât, pour le dépouiller, à son tour, du butin.../
/...D’autre part, le système de cooptation qui, officiel ou non, régnait dans presque tous les grands corps, aboutissait à y fortifier beaucoup trop le pouvoir de l’âge. Comme dans l’armée, l’avancement, à quelques exceptions près, était généralement assez lent et les vieillards, se perpétuant aux sommets, s’ils acceptaient de tendre l’échelle à quelques-uns de leurs cadets, choisissaient, pour cela, de préférence, leurs trop bons élèves. Les révolutions nous paraissent tantôt souhaitables, tantôt odieuses, selon que leurs principes sont ou non les nôtres. Elles ont cependant toutes une vertu, inhérente à leur élan : elles poussent en avant les vrais jeunes. J’abhorre le nazisme. Mais, comme la Révolution française, à laquelle on rougit de la comparer, la révolution nazie a mis aux commandes, que ce soit à la tête des troupes ou à la tête de l’État, des hommes qui, parce qu’ils avaient un cerveau frais et n’avaient pas été formés aux routines scolaires, étaient capables de comprendre « le surprenant et le nouveau ». Nous ne leur opposions guère que des messieurs chenus ou de jeunes vieillards. »
Marc Bloch « L’étrange défaite ».1940