Le sport, c’est le domaine où on ne peut pas tricher, sauf au prix de la honte. Les intellectuels qui arrivent toujours à s’en sortir par des sophismes et de la rhétorique feraient bien de prendre exemple sur cette mentalité sportive qui implique de reconnaître que d’autres courent plus vite ou sautent plus haut que soi. L’esprit sportif oblige à reconnaître qu’on n’est pas assez fort ou pas assez entraîné, tandis que dans le débat intellectuel, on peut toujours camoufler sa défaite et s’en consoler en se plaignant de la malhonnêteté, réelle ou supposée, de l’adversaire.
La pratique sportive permet également de garder un certain contact avec la réalité. Pendant les périodes de ma vie où je m’entraînais énormément, je ne pouvais que traiter par le mépris les philosophes dualistes comme Descartes qui séparent le corps et l’esprit : quand on travaille sur le corps, on s’aperçoit que l’esprit est touché lui aussi. En pratiquant assidûment un sport, on se garde de toute illusion métaphysique, car on garde toujours un pied sur terre, ce qui n’est pas le cas quand on passe sa vie entre la bibliothèque et les salons. De même, le sens de l’esprit d’équipe et de la solidarité, qui ne sont que de belles abstractions pour certaines classes (Paul Jorion a bien montré que dans le monde de la finance, « l’esprit d’équipe » désigne surtout la capacité à détourner le regard des fautes commises par les collègues), sont fondamentaux dans les sports collectifs.
Donc oui au sport, mais à condition qu’il soit débarrassé du sponsoring et du spectaculaire. Car aujourd’hui, les champions ne sont rien d’autre que des victimes sacrificelles offertes au dieu pognon. Peu importe leur santé, et celle de tous ceux qui ont trébuché avant de connaître le succès, l’important est que le spectacle se fasse pour pouvoir vendre des shampooings ou de l’eau minérale.