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SPQR-audacieux complotiste-Monde de menteurs

Terminer le travail d’un journaliste décédé : comment une enquête de « Marianne » a pu aboutir Thibaut Schepman https://larevuedesmedias.ina.fr/terminer-le-travail-dun-journaliste-decede-comment-une-enquete-de-marianne-pu-aboutir

Du scandale politico-financier du fonds Marianne restent en mémoire plusieurs grands noms et leurs tragiques trajectoires. Une ministre longtemps incontournable de la Macronie, Marlène Schiappa, écartée du gouvernement fin juillet et accusée aujourd’hui de nombreux torts : mensonges, instrumentalisation de l’assassinat de Samuel Paty, orientation des subventions publiques à des fins politiques… Un préfet hors-cadre, Christian Gravel, chéri des pouvoirs politiques de Manuel Valls à Emmanuel Macron en passant par François Hollande mais finalement démissionné et perquisitionné pour avoir semble-t-il traité de façon privilégiée et peu rigoureuse au moins une association dont il était proche. Et un essayiste déjà controversé, Mohamed Sifaoui, également perquisitionné car accusé de s’être versé de façon indue un important salaire au sein de cette association à partir des subventions du fonds Marianne. Mis en cause par deux enquêtes menées par l’Inspection générale de l’administration et par une commission d’enquête sénatoriale, Schiappa, Gravel et Sifaoui pourraient être visés par une troisième : le parquet national financier (PNF) a ouvert une information judiciaire.

Cette affaire, qui a marqué l’actualité du printemps à l’été 2023, aurait pourtant pu ne jamais être rendue publique. Le journaliste du magazine Marianne à l’origine de sa révélation, Gabriel Libert, est en effet décédé pendant son enquête. Son travail n’a été poursuivi et publié que grâce à l’abnégation de deux personnes qui ne s’étaient jamais rencontrées et ne se connaissaient même pas nommément : le chef et voisin de bureau de Gabriel Libert, à savoir Gérald Andrieu et une journaliste de « L’Œil du 20 heures » de France 2, Sophie Broyet. « Il y a un loup »

Tout a commencé par une expression assez désuète : « Il y a un loup. » Ces mots viennent du dirigeant d’une grande association de défense des valeurs laïques qui a postulé en avril 2021 au fonds Marianne, doté de plus de 2 millions d’euros. Ce dirigeant a de l’expérience, il pense avoir déposé un dossier très solide et qui répond aux attentes : défendre les valeurs républicaines, notamment auprès des jeunes et sur Internet. En juin 2021, il apprend que son dossier n’est pas retenu et constate que les noms des associations lauréates ne sont pas dévoilés. Intrigué, il reste attentif dans les mois qui suivent afin de découvrir les actions subventionnées. Il ne voit rien, ça l’interroge. C’est à Gabriel Libert qu’il choisit de le faire savoir, au début du printemps 2022.

Ancien de VSD et de Paris Match, Gabriel Libert est arrivé à Marianne en 2019. Quand cet informateur le contacte, le journaliste vient de vivre des mois mouvementés au sein de sa rédaction. Un conflit douloureux – dévoilé à l’époque par Arrêt sur images – l’a opposé à une célèbre consœur du journal : Caroline Fourest. Le premier a révélé dans Marianne les accusations d’escroquerie dont fait l’objet un scénariste influent, Thomas Nlend, à qui il reproche aussi d’avoir été très proche de l’essayiste d’extrême droite Alain Soral. La seconde, raconte Arrêt sur images, a défendu activement ce scénariste, au point de faire pression sur Libert pendant plusieurs mois pour qu’il abandonne son enquête puis de le contacter quelques heures avant le bouclage du magazine pour lui suggérer de joindre un informateur à même de défendre Thomas Nlend. Problème : cet informateur, connu dans des affaires de mensonge et d’escroquerie, s’est présenté sous une fausse identité à Gabriel Libert. Scandale dans la rédaction et au sein de sa direction, qui soutiendra Libert. Caroline Fourest finira elle par cesser sa collaboration avec Marianne et par se retirer de son conseil de surveillance.

L’épisode rappelle des moments difficiles à Gabriel Libert, qui avait déjà été au cœur d’une polémique : le journaliste avait publié en décembre 2019 un article controversé qui contestait le travail de Médiapart sur les accusations d’agression sexuelle de la part de la comédienne Adèle Haenel à l’encontre du réalisateur Christophe Ruggia. Sauf que le journaliste de Marianne se voyait reprocher de prendre le parti du réalisateur et de présenter son papier comme une « contre-enquête » sans pour autant avoir contacté plusieurs acteurs incontournables de cette affaire, dont les journalistes de Médiapart ou Adèle Haenel. L’incident fait aussi ressurgir des tensions au sein et autour de Marianne, que des observateurs accusent depuis plusieurs mois de complaisance voire de proximité idéologique avec la droite dure au nom de la défense de l’universalisme et de la laïcité – une critique adressée également au principal mouvement porteur de cette ligne politique en France, le Printemps républicain, dont sont membres ou proches une partie des acteurs de l’affaire du fonds Marianne.

« C’était notre obsession. On n’en dormait plus la nuit »



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