Concernant la médecine du travail,l’État français s’inscrit dans la lignée du gouvernement Paul Reynaud, qui donne un statut à la « médecine du travail » (le terme apparaît dans les textes) qui reste cependant une « recommandation » (1er-9 juin 1940). Vichy agit en deux temps. D’abord pour mettre en place les institutions : selon un texte de l’université des Antilles et de la Guyane, « le Régime de Vichy instaure la protection médicale du travail par la loi du 31 octobre 1941 et crée le corps des médecins inspecteurs du travail ainsi qu’un Comité permanent chargé d’élaborer la doctrine de la médecine du travail et de fixer les règles générales d’action des médecins inspecteurs du travail. (…)39 ».
Ensuite vient l’obligation de mise en œuvre de la médecine du travail dans les entreprises de plus de 50 salariés : « La loi no 625 du 28 juillet 1942, qui reprit la recommandation ministérielle du 1er juin 1940, fut prise dans le cadre de la « Charte du Travail » pour organiser les services médicaux et sociaux dans les « Familles professionnelles ». Ils n’étaient obligatoires que pour les établissements occupant au moins cinquante salariés ; les décrets d’application étaient prévus par branches d’industrie ; trois seulement parurent en août 1943, et visaient la transformation des métaux, l’industrie du cuir et des peaux et l’industrie de la céramique. Alors que l’instruction du 1er juin 1940 était précise sur certains points de fonctionnement de la médecine du travail mais floue sur sa prise en charge, le texte de loi de juillet 1942 indique dans son article 4 que les frais de fonctionnement seront répartis entre les établissements affiliés. Il spécifie aussi que le médecin du travail peut, au siège du service médical, donner ses soins aux salariés atteints d’affections qui n’entraînent pas la cessation du travail39. »
À l’instauration du régime de Vichy, les assurances sociales (l’actuelle assurance maladie, couvrant maladie, maternité, invalidité…) sont déjà bien en place depuis 1930 (loi du 30 avril 1930), du moins pour les salariés du commerce et de l’industrie dont les salaires ne dépassent pas un certain plafond.
En supprimant en 1942 le plafond de rémunération pour participer au système, l’État français étend les assurances sociales obligatoires à tous les salariés38.
Les difficultés du pays ainsi que des préoccupations idéologiques hygiénistes voire raciales incitent le régime de Vichy à mettre en place de nouvelles institutions de santé publique, avec la création de lamédecine du travail(1940 à 1942) et de l’Institut national d’hygiène (INH) (1941) qui devient en 1964 l’INSERM.
La loi hospitalière de décembre 1941 va, pour sa part, donner naissance à la politique hospitalière moderne.
En 1941, l’État français crée l’Allocation des vieux travailleurs salariés (AVTS), destinée à apporter un complément de ressources aux plus de 65 ans ne disposant pas de revenus suffisants. Elle est distribuée à plus de 1,5 million de personnes sous le régime de Vichy33.
L’AVTS, conservée après 1945, est devenue la base (le « premier étage ») du Minimum vieillesse créé en 1956.
L’impulsion décisive de la politique familiale n’est pas le fait du régime de Vichy mais des gouvernements de la IIIe République (loi du 11 mars 1932, décret-loi de novembre 1938 et code de la famille du 29 juillet 1939). À la chute de la République, les allocations familiales et primes à la naissance existent déjà.
L’action de l’État français consiste surtout en une extension des bénéficiaires des allocations familiales, jusque là réservées aux travailleurs en activité, à de nouvelles catégories : aux chômeurs (11 octobre et 18 novembre 1940), aux assurés sociaux malades (1941), aux veuves et femmes d’agriculteurs prisonniers (1942). En revanche, selon l’économiste Jacques Bichot(université Lyon III) « le régime de Vichy ne revalorisa pas les prestations parallèlement à la hausse des prix, d’une part en raison de l’appauvrissement du pays, d’autre part en raison d’oppositions germaniques37. »
L’État français ne bouleverse pas l’organisation du système, et se contente de la création d’une Chambre syndicale d’allocation familiale (loi du 14 août 1943), première structure de coordination nationale des caisses d’allocations familiales. Elle n’a cependant pas le rôle de chambre de compensation qu’aura la Caisse nationale des allocations familiales créée en 1967.
Le régime de Vichy modifie profondément le système de retraite français en remplaçant la retraite par capitalisation (rendue obligatoire en 1930) par la retraite par répartition. Selon l’économiste Jean-Marie Harribey (université de Bordeaux), en 1941, « le régime de Vichy transforme ce système qui fonctionne par capitalisation, ruiné à la suite de la crise, en système par répartition34 ». Le Conseil d’orientation des retraites explique que, malgré les lois de 1910, 1928 et 1930, « le nombre de travailleurs exclus de tout droit à la retraite demeure important. Les projets de réforme se multiplient et, finalement, une loi de 1941 met en place, à titre provisoire, un système d’assurance vieillesse des travailleurs salariés fonctionnant par répartition et offrant un niveau minimum de pension à l’ensemble des salariés35. »
Le Dr Philippe Rault-Doumax (médecin et économiste de la santé), précise que « Pour amorcer son fonctionnement, l’État français, aidé par d’anciens dirigeants CGT, y affecte les fonds de retraite capitalisés depuis 193036 »
Ce système est intégré en 1945 dans la Sécurité sociale qui va le généraliser et le pérenniser.
La politique du régime de Vichy se caractérise par des mesures d’extension de la protection sociale. Les historiens Philippe-Jean Hesse (Université de Nantes, ancien président du Centre d’histoire du travail) et Jean-Pierre Le Crom (CNRS) relèvent « une extension importante de la protection sociale qui se manifeste par l’expansion du nombre de personnes couvertes par les assurances sociales et les allocations familiales, par la création de nouvelles allocations, par le développement des mutuelles et des œuvres sociales d’entreprise, enfin par l’explosion d’une philanthropie instrumentalisée au profit du maréchal Pétain. Cet élargissement, qui doit peu aux Allemands, s’explique largement par les nécessités nées de l’Occupation. Bien qu’orienté à la marge par la politique inégalitaire et répressive du régime, il s’inscrit plus généralement dans le développement continu de l’État social depuis la fin du xixe siècle. […] La plupart des textes promulgués sous Vichy sont prorogés à la Libération, notamment le supplément familial de traitement pour les fonctionnaires et les retraites par répartition. »32.
Ces mêmes historiens estiment que « Ces cinq années vont être marquées par un développement privilégié de l’État providence : les cotisations sociales qui représentaient, en 1939, 25 % des salaires et 11,4 % du revenu national passent respectivement à 30 % et 14,4 % » en 194433.