« Les ressources d’Abraham lui viennent de son butin et du soutien logistique alimentaire des villes qu’il protège (tribut que la ville protégée paye au militaire qui la protège) Gn 14, 24 »
Je doute que cela soit suffisant et viable. Toutes les grandes puissances militaires de l’histoire se doublaient d’une grande puissance économique. Sinon, ce n’est que de la rapine.
A l’époque d’Abraham, l’empire hourrite du Mitanni n’existait pas encore. C’est précisément Ebla qui dominait la Haute-Mésopotamie. Donc plutôt une alliance entre Ebla et l’Egypte à cette période.
Les Hittites sont dominants mais si Abraham les avaient affrontés, je ne vois pas pourquoi l’auteur de la Genèse l’aurait omis. Je pense plutôt à une « paix armée » entre Egyptiens, Hittites et Ebla en Canaan.
« Sephora, c’est une troupe militaire que Moïse a levée en pays de Madian. Pas de caravanes marchandes. Je ne me représente pas, à cette époque, une situation sécurisée où des caravanes pourraient circuler et faire du commerce. »
C’est pour cela que je propose de voir dans les personnages masculins les troupes chargées de leur protection. Le commerce existait, on retrouve des produits égyptiens jusqu’à Uruk et vice-versa. Je pense même qu’au départ le terme « hapiru » désignait les commerçants nomades assurant la liaison entre Canaan et l’Euphrate.
« Et encore mieux, il est bien écrit, textuellement, en clair, que, dans son dispositif, Jacob place Léa derrière, donc en deuxième ligne (Gn 33, 2)... Léa troupe militaire. Je n’invente rien. »
Et pourtant, ce sont bel et bien Jacob et Esaü qui s’« embrassent ». Léa est en deuxième ligne comme l’étaient les femmes et les chariots des Helvètes lors de leur bataille contre César.
« Dans la symbolique biblique, les bergers dont des chefs militaires, ici ceux de Jethro le Madianite. »
Et je l’entends bien ainsi, le gros des troupes « plébéiennes » sont symbolisées à mon sens par les animaux. Les personnages masculins désignent les aristocrates sans doute montés sur des chars. Nous avions eu une discussion sur le sens à donner au terme « homme » dans des textes égyptiens où les effectifs déployés en Canaan apparaissaient particulièrement faibles et s’il ne fallait pas voir derrière chaque « homme » un aristocrate à la tête d’une unité.
« Dans votre optique, ne pensez-vous pas que le récit biblique ne perde toute sa saveur et sa cohérence ? Promesse de la terre promise à conquérir, Israël peuple guerrier etc... »
Au contraire, cela permet d’intégrer au récit l’ensemble de la population de la région. Si on se limite aux militaires, on oublie plus de 90% de la population.
En fait dans mon raisonnement, l’aspect militaire n’est pas absent mais c’est Abraham et les personnages masculins en général qui le symbolisent. Sara et les personnages féminins sont les populations civiles protégées par les personnages masculins/troupes militaires. Un peu comme si à l’époque romaine on jumelait une légion et une colonie.
Quand Abraham quitte Ur, c’est suite à la mort de Harran. Harran est un personnage masculin qui symbolise à un mon sens une troupe militaire envoyée à Ur par la cité d’Harran. Cette troupe aurait donc été détruite en Mésopotamie ; or ce sont bien les rois mésopotamiens qui attaquent ensuite Canaan et à qui Abraham livre bataille.
Il semble y avoir eu une alliance de circonstance entre Hittites, Cananéens, Hébreux et sans doute Egyptiens face aux Mésopotamiens.
Nahor, frère d’Harran et d’Abraham est également le nom d’une cité de Haute-Mésopotamie. On peut estimer que le nom d’Abraham lui vient aussi du nom d’une ville.
Dans mon raisonnement, je conserve votre logique militaire mais en la reportant sur les personnages masculins et en y ajoutant un aspect économique symbolisé par les femmes sans lesquels les troupes militaires/personnages masculins n’iraient pas bien loin.
Autre exemple :
Moïse chasse les bergers qui empêchaient les filles de Jethro d’aller au puits. Si les filles de Jethro symbolisaient des soldats, elles n’auraient pas eu besoin du conseil Moïse pour se défendre.
Par contre, si elles symbolisent des populations civiles (sans doute là aussi des caravanes marchandes) et que Moïse représente plus qu’un conseil mais toute une partie de l’aristocratie hébreue révoltée et ayant conservé ses traditions militaires ; on comprend mieux le déroulé des évènements. Jetrho (le clan madianite dominant) a ensuite utilisé Moïse comme mercenaire pour protéger ses caravanes dans le désert et lui a confié la garde d’une en particulier : Séphora.
Quand j’écris que Sara était plutôt à mon sens une population civile, cela ne signifie pas un simple groupe d’éleveurs de mouton. J’y vois plutôt une puissante fédération marchande dont les caravanes sillonnaient les routes entre Haute-Mésopotamie et Canaan. Dans l’Iliade, les femmes grecques restent en Grèce et les Troyennes observent les combats depuis les remparts, ce qui fait plutôt penser à des population civiles.
Pour le reste, je suis bien d’accord que la façon générale dont sont traités ces textes à notre époque est risible. Entre les croyants plus catholiques que le Pape qui prennent tout au pied de la lettre et les archéologues qui semblent faire exprès de chercher les mauvais vestiges aux mauvaises époques, il y a de quoi rire jaune.
Je pense que ce mode de narration allégorique a été particulièrement employé dans les cultures orales car il permet une très bonne mémorisation des évènements. Il faut distinguer l’élaboration du récit de sa mise à l’écrit. Il est fort possible que le récit de la Genèse ait été conçu par Moïse, ce qui n’empêche pas qu’il ait pu être mis à l’écrit seulement à l’époque de David voir plus tard. A mon avis, l’arche d’alliance ne contenait que les tables en pierre des dix commandements. Tout le reste relevait de la transmission orale.