J’ai surtout noté l’incapacité de ces deux partis (et de quelques autres se revendiquant de la gauche de la gauche) à s’entendre sur un projet commun dont les enjeux, il me semble, étaient de nature à supplanter leurs respectives logiques d’appareil. Il y a une absence de réflexion, que ce soit au PC ou à la LCR (puisque vous prenez ces deux exemples), autour de problématiques telles que la décroissance, le salaire de vie, la remise en cause de la « valeur » travail, une critique du « pouvoir d’achat » en tant que finalité, substitut de sens, rapport de l’individu à la société, qui me paraissent constituer des pistes pour un (éventuel) renouveau d’une (très) hypothétique gauche radicale.
Provocateur parce ce que j’ose insinuer qu’on a besoin des autres, tous tant qu’on y est ? Qu’on n’est rien sans les autres ? Que l’autre est une partie de soi ? Que Je n’est pas un autre, mais tous les autres ?
Dame !
En ce moment, la communauté internationale dépèche en Grèce d’importants moyens en matériel et en hommes pour venir à bout des incendies meurtriers. Elle l’a fait aussi pour le Pérou, après le séisme qui a endeuillé ce pays. Et nous avions proposé notre aide à l’« ennemi » américain, au lendemain du 11 septembre.
Cela signifie qu’au-delà des législations imbéciles promulguées par de pitoyables politiciens de carrière, au-delà des petits papiers roses, blancs, rouges réclamés par le brasse-fafs de service à l’étranger quel qu’il soit, et quelles que soient les raisons qui l’ont conduit à poser le pied sur notre territoire, il y a l’urgence, la détresse absolue, qui effacent frontières et nationalités et remet chaque chose à sa juste place.
Je, alors, redevient l’Autre. Et l’union fait la force.
Nous autres français n’avons pas connu de situation d’extrême urgence ni d’absolue détresse depuis la Seconde guerre mondiale. Seuls certains de nos anciens peuvent concevoir ce que cela signifie d’avoir à se justifier, la peur au ventre, auprès d’une bureaucratie glaciale et inhumaine. Des queues interminables quel que soit le temps, des refus exprimés avec dédain, l’attitude arrogante de crétins bien assis qui voudraient leur signifier qu’ils ne sont rien, ou presque, parce qu’une loi scélérate promulguée par des scélérats de métier au service d’intérêts scélérats en a décidé ainsi. Certains de nos anciens se souviennent de cette période troublée où il fallait réunir des papiers, montrer patte blanche, la boucler quand on avait envie de gueuler.
Certes il se trouve parmi nous de ces « imbéciles heureux qui sont nés quelque part » où selon eux l’étranger n’a que faire, où le pauvre et l’handicapé sont réduits au statut de faune parasitaire, où le déclassé n’est jamais qu’un profiteur et où le vrai profiteur est désigné comme un « petit malin qui a su se débrouiller ». De ces imbéciles pour qui l’autre dans la détresse n’a qu’à se débrouiller tout seul là où il est. Qui n’ont besoin de personne et pour qui le reste de l’humanité se décline en bons étrangers et en mauvais. En étrangers intelligents, utiles, judéo-chrétiens et rentables, et en tous les autres, qu’il faut exclure de notre territoire lorsqu’ils y posent le pied, quelle qu’en soit la raison.
Puissent ces braves gens n’avoir jamais besoin de connaître la détresse ressentie par ceux-là, pour saisir quelque chose de la précarité de la situation de confort où ils se vautrent.
Il y a quelques trente-cinq ans de ça, un certain Jean-Jacques Servan-Schreiber nous pondait un best-seller du nom de « La Tentation Totalitaire », où il faisait état de ses craintes de voir notre pays glisser insidieusement dans les rêts du communisme. C’était du temps de la guerre froide, où l’Occident avait peur des Chinois et de ce qui se tramait de l’autre côté du Rideau de Fer. Comme nous entretenons la peur des Barbus et des délinquants. Sauf que les Chinois étaient nettement plus nombreux que les Barbus et les délinquants. Par Barbus, j’entends évidemment les quelques milliers de fondamentalistes fanatisés qui pourrissent l’Islam et jettent le discrédit sur ce milliard de musulmans pacifiques et tolérants dont les médias ne parlent jamais. Pour ce qui est des délinquants, il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Apaches, jocrisses, blousons noirs, loubards, junkies, macs, racailles. Tant qu’il y aura des riches à détrousser, des lois à transgresser, des substances illicites à fourguer sous le manteau, une demande en pain de fesse et de la flicaille à ridiculiser, il y aura des délinquants. Faut te faire une raison, Nico, la pègre te survivra pour les siècles des siècles. Amen.
L’important, dans l’histoire, c’est la trouille, sa vie, son oeuvre.
Au Moyen Age on avait peur des Sarrasins. Les Gaulois craignaient que le ciel leur tombe sur la tête. Les bergers du néolithique redoutaient l’orage, qu’ils prenaient pour l’ire céleste. Saint Jean nous décrivait une Apocalypse aussi hallucinante qu’un blockbuster de Steven Spielberg. De tous temps l’Homme s’est fabriqué des trouilles, et ces trouilles lui ont servi à donner du sens à cette peur viscérale, inscrite au plus profond de ses gènes, et dont il ne se défera jamais, qui est la peur de la mort. Quelle que soit la nature du péril invoqué, c’est toujours de l’idée de la mort qu’il s’agit. Et que l’on s’abrite sous un bouclier, que l’on s’enferme derrière les murailles d’un château-fort, que l’on sacrifie à des rituels propitiatoires ou que l’on place des caméras partout et que l’on mette en fichiers la population, c’est toujours, toujours de la même vieille trouille qu’il s’agit, trouille et dont on cherchera, toujours aussi illusoirement, à se protéger.