Dans bien des cas (Marseille, Nice, Montpellier, Cannes) les Municipales sont affaire de fief et d’accointances intéressées. Caciques patoisans, vieilles familles locales, micro-pouvoirs à pérenniser, phénomènes accrus par l’intercommunalité, quand on pouvait penser il y a quelques années que ce système viendrait bouleverser la donne.
Je ne vis pas une grande ville, je vois ce qui se passe dans nos villages, chez moi, où d’aucune iront voter pour le copain en place ou qui a décidé de monter une liste, par peur de lui déplaire ou par souci d’obtenir le permis de construire qu’ils convoitent. J’en sais aussi, plus critiques et plus jeunes, qui se demandent si cela vaut le coup d’élire un maire, sachant combien les décisions importantes, notamment aux plans fiscal et des charges communales, sont désormais prises dans le cadre de l’intercommunalité, et que l’électeur d’un maire n’a pas de prise sur l’élection d’un président de communauté de communes...
Je déplore comme vous la banalisation des calamités et le relativisme généralisé. Je déplore en outre la pellicule jalonnée de tueries et d’autopsies sanglantes, l’imagerie morbide véhiculée par le death-metal, le CAC40, le gansta’rap, l’essor des SUV et le socialisme dégénéré. Comme je déplore le retour en grâce de la répression justifiée par la vieille morale bourgeoise.
Mais pas plus que moi vous n’avez prise sur ce que nous pouvons déplorer, vous, moi, et le reste de l’humanité encore un peu pensante. On peut s’en lamenter à perte de salive, c’est un état de fait et d’après moi, le meilleur moyen d’y réagir individuellement c’est par l’humour, ce grand absent du siècle.
Desproges, Coluche, Fellini, Boris Vian ou San Antonio, aujourd’hui, seraient irrémédiablement censurés. Des gens comme Pierre Dac, Guy Bedos, Gainsbourg, Jean Yanne ou même Fernand Raynaud seraient montrés du doigt par les z’associations pour ce qui serait qualifié dans leur propos d’allusions racistes, xénophobes, homophobes, antisémites, sexistes ou je ne sais quoi. A ce train-là, vous allez voir que les z’associations voleront bientôt au secours du beauf, du tuning, des footeux, des politiciens, de la Dacia Logan... et des z’associations, dont on n’aura même plus le droit de tourner en dérision leur tendance compulsive à tenir des réunions pour se donner l’illusion de l’activisme.
Ce foutu respect téléguidé de l’Autre à la mords-moi-le-noeud, empreint de moraline judéo-chrétienne et sous-tendu d’avidité d’un argent facilement récupéré par la grâce d’une justice en mal de réhabilitation, n’a jamais empêché un viol, un meurtre, une agression raciale, un génocide, une élection foireuse de se commettre. Le refoulé trouve toujours son chemin, et lorsqu’il resurgit, c’est bien souvent dans le crépitement des Kalaschnikov. Alors, de grâce, laissons-nous aller à sacrifier toute chose à l’autel de l’humour, quel que soit cet humour. Les mots ne sont que des mots. Lacan et les verbeux du Sens, ceux qui voient en l’usage des mots la trahison des maux comme leur traduction plus ou moins détournée, ceux-là sont à l’image des inquisiteurs de jadis, pour qui il n’était qu’une vérité assortie d’une morale, et que celles-ci se devaient d’être unanimement partagées.
Je suis pour que l’on se foute de tout, et éperdument.
Et n’oublions pas, pour paraphraser certain humoriste, que nombre de gens sérieux sont morts très sérieusement.
Le tag renoue avec la peinture rupestre, le graff avec la fresque, à Pigalle on se rejoue « West Side Story », à Argenteuil on réinvente la solution finale, l’Elysée donne dans le thatchérien, et il n’y a pas si longtemps Ségolène Royal se prenait pour l’Immaculée Conception, quelque part sur la Grande Muraille. Cela fait belle lurette que tout un chacun - les meilleurs comme les plus insignifiants - pratique la politique de la pompe, fût-ce sous les fallacieux prétextes du clin d’oeil ou de l’hommage.
Nougaro, dans l’un de ses derniers albums, « s’inspirait » largement du « Theme from Mannix » de Lalo Schifrin. Gainsbourg pompait sur Brahms, qui lui-même pompait sur Beethoven. Plus près de nous, la technique de l’échantillonnage, ou sampling, particulièrement utilisée dans le rap, a permis de remettre au goût du jour de vieux standards de la pop et de la soul, et par la même occasion, d’éviter les oubliettes à leurs auteurs légitimes.
Avez-vous remarqué que le remix va jusqu’à sévir dans le domaine du design automobile ? Voilà que resurgissent, sous des formes à peine actualisées, les classiques des années 60-70, Fiat 500, Volkswagen Beetle, Thunderbird, Ford Mustang, Austin Mini, Chevy Camaro. Et lorsqu’une marque de prestige souhaite donner du caractère à un nouveau modèle, c’est vers le style des Jaguar XJ6-12 des années 70 que ses designers s’en vont trouver leur inspiration : Buick Park Avenue, Lincoln Town Car, la dernière Mercedes, les actuelles Rover.
Idem en architecture, où on a longtemps copié sur les modèles antique, gothique, classique, baroque, quitte à inventer de nouvelles appellations telles que néo-classique, rococo, Arts-Déco, Art Nouveau (et dès que l’on s’efforce d’innover, tout le monde trouve ça moche).
En littérature, peut-être faudrait-il essayer de faire la distinction entre plagiat et standardisation du mode de vie. L’écrivain est témoin de son temps, et le nôtre est peu fertile en objets d’inspiration épique. Par les temps qui courent on tourne toujours plus ou moins autour de la fesse, des histoires de thunes, d’un goût prononcé du destroy. En outre, la plupart des écrivains connus et reconnus pratiquent les mêmes milieux, dont ils sont d’ailleurs issus. Et sachant qu’on ne parle bien que de ce que l’on connaît...
On ne décide pas d’être cool, on est cool ou on est speed, stoned, destroy, blaireau, no-lifer (ou thanatoïde). C’est une affaire de distance et d’humour à l’égard de tout ce que la multitude prend au sérieux. Rien ne saurait être véritablement pris au sérieux si on est cool, excepté, peut-être, une Lincoln Continental Mark IV, un instrumental lounge de Barry White, un lever de soleil sur le Luberon.
C’est le désir de quêter le nonchalamment beau dans un esprit de pure flânerie. C’est un dandysme qui se passe du regard d’autrui, une sophistique qui a peu à voir, à mon sens, avec la rusticité calculée du baba ou la désinvolture agressive du rocker. En même temps, ce n’est pas le Carpe Diem de l’hédoniste. L’instant, c’est déjà du temporel, et la coolitude c’est vivre hors du temps et de l’espace communément partagés.