Philouie, (j’espère que vous trouverez ces réponses, pas facile au bout d’un moment de s’y retrouver ici)
D’abord, vous en restez à la confusion entre le soi et le moi dont je vous ai expliqué la distinction dans un autre fil.
Ensuite, tout ce que vous dites n’empêche pas que beaucoup de gens soient honnêtes et préfèrent le rester quand bien même ils auraient l’occasion de faire quelque chose d’injuste en étant sûr de ne pas être pris, alors même qu’ils n’ont pas peur de la colère divine et qu’ils n’ont pas de rituels pour « castrer leur moi ».
Mais d’une part, ne pas voler par peur de l’enfer, n’est pas un acte moral. D’autre part, ne pas voler parce qu’on n’en a jamais pris l’habitude ou en raison d’autres habitudes, que vous appelez rituels, qui vous en éloignent, ce n’est toujours pas agir moralement. Tout cela certes, est mieux que la barbarie qui consiste à traiter d’autres êtres humains comme des choses qui n’ont pas d’humanité. Mais cela restera toujours inférieur moralement à celui qui ne vole pas un semblable parce qu’il a conscience que ce semblable est tout comme lui un homme qui a le droit qu’on respecte ses biens. Si vous accédez à ce niveau de conscience là, vous n’avez besoin ni d’enfer, ni de paradis, ni de castrations rituelles de votre moi.
Or pour accéder à cette conscience, il faut à l’évidence une éducation et des exercices qui conduisent à se l’approprier pleinement.
Vous dites que tout le monde sait que voler est mal, je réponds que tout le monde sait que c’est mal vu par la société, mais pas que c’est mal en soi et surtout pour soi. Comme je vous le disais, si vous demandez à un jeune d’aujourd’hui ce qu’il trouve normal de faire s’il voit un inconnu perdre un billet, il vous répondra en toute naïveté que c’est de garder pour soi le billet. De fait, il est dans un bain néolibéral qui le conduit à percevoir ses semblables comme de simples sources de satisfaction de ses désirs, se concevant lui-même avant tout comme un consommateur de biens (et aussi tard que possible un producteur). Donc pour eux, c’est bien par hypocrisie que la société condamne le vol, il est plus logique de trouver cela normal, donc bien.
Moi je leur dis, tablant sur la conscience plus ou moins claire qu’ils ont tout de même de ne pas être de simples individus, mais des personnes, sujets de droits à condition d’avoir des devoirs, qu’alors ils perdent logiquement tout droit à ce qu’on respecte leur propriété et s’exposent ainsi à l’arbitraire total de la société, puisqu’ils ne peuvent pas attendre des autres ce qu’ils ne font pas eux-mêmes pour eux. Je leur fais aussi remarquer que ce qu’ils font pour un inconnu, ils ne le feraient pour un ami ou quelqu’un de leur famille et je les invite à réfléchir à ce qui justifie une telle différenciation entre des êtres humains.
Ensuite, si je suis prof de morale, je leur fais lire quelques textes, par exemple le mythe de l’anneau de Gygès et la réponse de Socrate, je leur donne quelques exercices dans lesquels ils devront poursuivre la réflexion, ce qui reviendra à une sorte d’ascèse bénéfique pour la prise de conscience de soi au détriment des aveugles pulsions du moi.
Alors, vous comment faites vous pour ramener cette jeunesse à la morale ? Abolition de la laïcité et retour à l’obligation religieuse pour tous ? Vous croyez sérieusement que c’est possible à une époque où on peut très facilement contester tout cela en tapant dans Google « horreurs », « immoralité » ou « contradictions » dans la Bible (ou autres révélations) et trouver toutes sortes d’arguments très convaincants ? Aujourd’hui, on ne peut plus faire « caté » comme à l’époque où l’information était beaucoup moins accessible.
Ce paradoxe peut se résoudre facilement si on prend garde que ce qu’il y a de moral dans le message de l’évangile ne relève pas de la foi mais de la raison : encore une fois, si je peux admettre qu’il est juste et cohérent de faire aux autres ce qu’on voudrait qu’ils nous fassent et de ne pas leur faire ce qu’on ne voudrait pas pour nous, sans avoir besoin de reconnaître que le peuple juif est le peuple élu de Dieu ou que Jésus était à titre personnel et privatif le fils premier né de Dieu, alors la règle d’or n’est pas plus chrétienne que judaïque ou islamique ou confucéenne : elle est laïque. Encore une fois aussi, ce n’est pas parce que la Bible dit que le ciel est bleu que c’est devenir chrétien ou devoir se placer sous l’autorité du christianisme parce qu’on dit aussi que le ciel est bleu !
Eric, Le précédent message répond plus en détail à votre avant-dernier message. Sur le caractère, disons mystique, de la conception de l’école par l’actuel ministre, ça ne peut engager que lui. Ce n’est pas parce qu’il va promulguer un programme de morale avec des notions du genre « liberté, égalité, fraternité, propriété, dignité, respect, droits de l’homme etc. » que les professeurs de morale vont se mettre à dire aux élèves, qu’ils n’auront pas leur bac s’ils ne disent pas que le président de la république est un personnage plus important que le pape en matière de croyance religieuse ! Soyons sérieux. Je connais quelques enseignants, surtout des jeunes, je n’en connais aucun qui comprendrait bien ce qu’il veut dire (beaucoup hélas ne connaissent plus très bien la révolution française et encore moins ce que sont des choses comme la transubstantiation).
D’autre part Peillon est philosophe de formation : ce n’est donc parce qu’il affirme quelque chose qu’il le tient pour sacré, intouchable, indiscutable ; il présente ce qu’il dit, quand on regarde un minimum le contexte, comme une thèse philosophique, parfaitement ouverte à la discussion, et non comme un nouveau dogme, de nature à entrer en concurrence avec les dogmes religieux.
L’essence de la morale laïque, telle que j’ai essayé de l’expliquer, est la capacité de douter, qui au lieu de m’éloigner de mon semblable m’en rapproche, autant que l’exigence de cohérence et de conséquence personnelle.
Cher Philouie, Je ne vois nullement dans la pensée religieuse un anti-humanisme mais bien un des principaux moyens par lesquels l’humanité a commencé à prendre en main sa propre destinée collective, au lieu de s’en remettre au seul instinct et sans tomber dans la barbarie. Pour pouvoir accepter des règles de vie communes, il a sans doute fallu, peut-être consciemment mais avec plus de chances inconsciemment, que les hommes s’inventent des dieux les leur imposant : on ne convoite pas la femme du voisin, ni son âne, on ne médit pas les uns des autres, on ne se tue pas etc. Mais il est souvent arrivé dans l’histoire des hommes comme à titre individuel, que ce qui a un moment a été un facteur de perfectionnement, devient ensuite un facteur de stagnation, voire de régression. Ce qui ne veut pas dire que je rejette l’idée même de Dieu, mais que je ne reconnais pas, pour ma part, le caractère définitif et intouchable de la révélation d’origine supposément divine.
Quant au désir de vivre, que vous pouvez certes appeler pulsion, j’en fais effectivement le fondement de la morale mais vous omettez de vous souvenir que j’ai précisé que la raison jouait ici un rôle essentiel. Le fondement de la morale, je dis que ce n’est rien d’autre que le désir de vivre (ou expansion indéfinie de la vie) bien compris. Que ce soit l’ivrogne ou le père de famille respectueux de lui-même et des lois, chacun désire vivre aussi intensément que possible ; seulement le premier le fait de façon déraisonnable, l’autre de façon raisonnable. Celui qui tue son voisin parce qu’il l’empêche de dormir avec son vacarme nocturne ou celui va discuter avec lui pour trouver ensemble un moyen de s’entendre avant de recourir à la loi, les deux veulent également vivre de façon expansive mais l’un est déraisonnable, c’est-à-dire qu’il veut et fait ce qui va contre son but final qui est de bien vivre, tandis que l’autre est raisonnable.
Ensuite quelle place pour l’autre dans l’expansion indéfinie de soi ? Avez vous donc essayé de comprendre un peu ce que j’ai essayé de vous expliquer ? Le soi n’est pas le moi. Ce qui s’oppose à l’autre, c’est le moi et ses caractéristiques particulières. Le soi est au contraire ce qui m’identifie à l’autre : comme lui je désire vivre, j’ai une subjectivité, comme moi il peut douter et comprendre des règles pour conduire lui-même son existence, de sorte que nous avons beaucoup à communiquer. L’un et l’autre, nous désirons également vivre et désirer, à la base, c’est plus qu’une simple pulsion, c’est avoir conscience de l’effort de persévérer dans l’être. En raison de cette conscience, obtenue sans doute par le développement du langage lié à la vie collective, les hommes peuvent devenir les plus grands ennemis les uns des autres comme devenir des dieux les uns pour les autres, selon que les notions communes de la raison seront plus ou moins développées.
Les religions, comme indiqué plus haut, ont permis aux hommes d’acquérir leurs premières notions communes. Je dis qu’il y a de la rationalité dans les religions dans la mesure où pour être comprises, on doit être arrivé à la connaissance du principe de causalité ; puis elles permettent, en pensant une cause unique de l’univers, d’envisager l’idée que les hommes sont tous de la même origine, de sorte qu’ils peuvent communiquer, c’est-à-dire mettre en commun leurs biens intérieurs et extérieurs comme on le fait dans toutes les familles. Mais elles deviennent des freins aux progrès de l’humanité quand elles conduisent à s’opposer à ceux qui n’ont pas la même religion, comme cela arrive nécessairement tant qu’elles sont objet de foi, c’est-à-dire d’un jugement tenu pour vrai absolument, puisqu’il est d’origine révélée. Mais aussi à l’intérieur même d’une société, quand contre Jésus, Paul de Tarse dit qu’il y a ceux qui commandent et ceux qui obéissent, qu’il y a les puissants installés par Dieu, qui sont des hommes riches et qu’il y a les plus faibles, les femmes pauvres, qui n’ont rien à dire.
Et si l’on peut envisager l’examen de conscience - réflexion de la raison sur le désir de vivre - dans le cadre de l’école laïque, c’est effectivement parce que cette dernière n’a jamais été niée par celle-là, encore moins que la raison, et qu’on la pratique déjà abondamment effectivement en Lettres mais aussi en philosophie, discipline que nous pratiquons ici même vous et moi (puisque vous raisonnez à partir du bon sens et non en vous appuyant sur l’autorité d’un texte religieux).
J’ai bien compris que votre propos est de dénoncer mon soit-disant totalitarisme. Je vous réponds que vous confondez universalisme et totalitarisme. Dans ce qu’on a pu, appeler totalitarisme, pour désigner le nazisme aussi bien que le stalinisme ou encore l’ultralibéralisme, on a érigé une différence en genre, un élément particulier en totalité, excluant donc de l’humanité tout ce qui ne rentre pas dans cette différence. L’Etat ou le marché deviennent véritablement totalitaires, au sens péjoratif du terme, non parce qu’ils exercent un contrôle sur tout mais parce qu’ils veulent tout gouverner, y compris les opinions des gens. Et gouverner, exercer le pouvoir exécutif, c’est ramener les différences non à la généralité mais à une seule différence : quand c’est légitime, on décide par exemple qu’en ville tout le monde roulera à 50 ; quand c’est proprement totalitaire, on décide que toute personne non-aryenne, non agenouillée devant Staline ou encore non consumériste, sera regardée comme un danger pour la société.
Un enseignement de la morale à l’école ne saurait donc être totalitaire dès lors qu’il est bien entendu, comme je l’ai dit dans mon article (comme aussi semble l’annoncer Peillon, mais je ne peux en effet garantir cela), qu’il n’y a de morale authentique que sur la base d’une adhésion librement réfléchie et discutée à ses principes. Gouverner, c’est prévoir mais surtout aussi imposer jusqu’au prochain gouvernement ; éduquer, c’est proposer des valeurs, du savoir qu’il s’agit de faire siennes jusqu’à la fin de sa vie (ce qui ne saurait marcher quand on impose l’essentiel - le secondaire devant parfois l’être, comme les règles d’orthographe, encore que...).
D’autre part, quand on se place dans une perspective universaliste héritée du Contrat Social de Rousseau, et donc « droit de l’hommiste », on affirme que tous les hommes doivent être respectés, que tout homme sans arme physique à la main a des droits que lui confère son appartenance à l’humanité et notamment son pouvoir de raisonner. Une telle morale est donc nécessairement une arme intellectuelle assez faible certes contre le totalitarisme mais irrécupérable par lui : on ne saurait jamais justifier aucune mesure de gouvernement totalitaire par le principe universel de réciprocité et les droits de l’homme qui en découlent.
Sur la notation, dans les matières que vous évoquez, l’histoire, l’économie, la philosophie ou encore la morale et les lettres, c’est d’abord un pouvoir assez médiocre. Même si cela a pu amener des élèves à croire qu’ils devaient écrire ce qu’ils croyaient que le prof croit ou que s’ils ont eu une mauvaise note, ce n’est pas à cause du manque de rigueur et de cohérence de leur raisonnement, mais parce qu’ils avaient écrit quelque chose déplaisant pour le prof, cela n’a jamais empêché un élève de continuer de penser ce qu’il croyait juste. Je ne sais quels exercices exactement prévoit le ministère pour éviter le sentiment de devoir aller contre sa liberté de conscience, mais il n’est pas difficile de concevoir des exercices du type « face à telle situation concrète, comment devrait-on réagir d’un point de vue républicain et pourquoi ce serait considéré comme juste ? » : d’un point de vue républicain et non pas « selon vous » de sorte que l’élève aura effectivement à faire le lien entre des éléments de cours vus en classe et cette situation dont il n’aura pas été discuté spécifiquement. Ainsi il y aura un contenu objectif notable et l’élève aura pu apprendre ce que c’est que cette république dans laquelle il doit, qu’il le veuille ou non, vivre. Pour ce qui est de le convaincre du bien fondé de ces principes de morale républicaine, l’enseignant pourra difficilement éviter d’essayer de le faire en cours : non, ne pas interpeller le passant pour lui rendre son billet et le garder, cela n’a rien de normal ; mais ce n’est pas sur cela qu’il pourra noter ses élèves.
Enfin, l’échec de l’EN depuis les années 90 coïncide avec la libéralisation et la dérégulation à tout va de l’économie en France : pourquoi dès lors continuer d’imposer des règles à l’école ? Concrètement, malgré tous leurs efforts, comment voulez vous que les enseignants réussissent à faire passer du savoir et de la réflexion quand le niveau d’obtention du bac est tellement réduit qu’il faut vraiment être sur une autre planète pour ne pas l’avoir ? Ajoutez à cela la suppression légale directe ou indirecte du redoublement, ainsi que la suppression indirecte de toute mesure permettant de faire respecter l’autorité des enseignants, vous aurez tout compris.