L’homme La Fontaine demeure un personnage énigmatique. Peut-on faire son portrait moral ?
Il convient de préciser d’emblée qu’un portrait n’est pas une biographie. Outre l’importance accordée au style et à la composition, brosser un portrait permet de dégager une ligne directrice, de tourner, par exemple, autour du caractère en effet énigmatique de La Fontaine. Ses contemporains l’ayant tous présenté comme un original, je suis parti de cette réalité. Que signifie être original ? En quoi l’était-il ? Mon livre baigne dans cette question, à laquelle j’apporte des réponses à travers justement le portrait moral que je dresse du fabuliste.
La Fontaine n’avait rien d’extravagant ni de marginal, il fréquentait les grands du monde, on l’accueillait en agréable convive, mais il était un peu bizarre. À force de lire ce qu’on disait de lui à l’époque, j’ai acquis la conviction que, sous sa simplicité apparente, il souffrait d’un trouble de l’humeur, probablement du syndrome d’Asperger sous une forme bénigne. Il ne faut surtout pas le réduire à cette particularité, mais ce trouble explique, ou à tout le moins éclaire, ses qualités morales aussi bien que son génie. Car on n’est pas génial par hasard.
La fleur tend vers la maturité du fruit, mais sans l’atteindre, puisqu’elle disparaît pour bientôt laisser place au fruit. La Fontaine aime ce qui affleure et ce qui effleure, ce qui est suspendu, ce qui s’esquisse. Cela vaut pour les fables comme pour ses contes licencieux, où il suggère ce qu’il se refuse à décrire. Chez les jeunes filles comme dans les œuvres brèves, dans la grâce des nymphes comme dans celle des vers, la fleur condense le charme de ce qui se dévoile sans se dévoiler totalement. Tout chez La Fontaine respire l’évanescent. Il y a chez lui une liberté, une légèreté, une façon aussi de ne pas se prendre au sérieux, une franche gaieté, mais également une mélancolie, qui caractérisent à la fois son existence et son œuvre, et qui le rendent extraordinairement attachant.
En épistolière aiguisée, Mme de Sévigné a perçu la raison de ces échecs. Dans une lettre, elle encourage sa fille, Mme de Grignan, qui se montrait insensible à la poésie des fables, à ne pas les dédaigner : « Il y a des fables qui vous raviront et des contes qui vous charmeront. » La marquise ajoute que, chez La Fontaine, il n’y a que ce qui relève de ce style qui n’est pas plat, et qu’il ne doit pas sortir « du talent qu’il a de conter ». C’est cela, La Fontaine : un conteur génial.
Mais pour lui, uniformité rimait avec monotonie. « Diversité, c’est ma devise », telle était sa philosophie. Laquelle valait d’ailleurs pour ses amours autant que pour ses œuvres. Car cet original témoignait d’un très vif penchant pour les amourettes. Ce n’est pas par la fidélité à sa femme qu’il s’est distingué, bien qu’il ait toujours conservé des relations cordiales avec elle. Très doué pour l’amitié, il l’était fort peu pour la vie de famille. Cela étant, qu’il claironne les mérites de la diversité dans le domaine amoureux comme dans le domaine poétique n’est pas surprenant. La grâce des jeunes filles en fleur le charme tout comme celle des brèves pièces de vers qui se veulent plus allusives que réalistes. La Fontaine termine ainsi le sixième livre des Fables (qui en comptent douze) :
Vous comparez les fables à l’art de la miniature. Quelles sont ses contraintes particulières ? Et comment expliquer l’instinct qui pousse La Fontaine à choisir ce genre littéraire jugé mineur à l’époque ?
Oui, l’art de la miniature avec ce que le terme suppose en matière de précision, de sens du détail, avec la passion des couleurs exactes. La Fontaine peint avec des mots. Outre l’oreille, il s’adresse à l’œil pour établir une tension narrative qui éclate dans les morales par lesquelles les saynètes se concluent, et dont beaucoup sont passées en proverbes. Il n’est pas difficile de convertir de nombreuses fables en bandes dessinées, et ce n’est pas un hasard si celles-là s’accompagnent fréquemment d’illustrations, dont certaines réalisées par des artistes de premier plan tels que Jean-Baptiste Oudry, Gustave Doré, Gustave Moreau ou Chagall.
Quant au choix du genre, le prodige de La Fontaine tient justement à ce qu’il s’est emparé d’un genre, celui des fables, peu considéré avant lui. L’étude des Fables d’Ésope et leur traduction en français servaient d’exercices scolaires, ce qui n’avait rien de glorieux. Vouloir plaire à ses contemporains en choisissant ce genre risquait de ranger La Fontaine parmi les auteurs de deuxième zone, mais se réclamer de l’Antiquité lui a permis de justifier un choix qu’à peu près personne n’avait effectué jusqu’alors. Fait significatif, Boileau, qu’on appelait le Régent du Parnasse, a omis de citer les fables dans son Art poétique. Mais La Fontaine les a portées à un tel point d’excellence que sa réussite a aussitôt paru incomparable et indépassable.
Chaque fable forme un univers idéalement clos et, en même temps, immensément ouvert sur l’imagination. Le lecteur ou l’auditeur n’est pas seulement spectateur, il devient en quelque sorte acteur, il participe du récit dont il devient complice par la manière dont La Fontaine lui met sous les yeux ce qu’il raconte. Que l’on songe à La Laitière et le Pot au lait : comment mieux décrire Perrette, la jeune paysanne, « légère et court vêtue », qui marche à grands pas vers la ville avec son pot au lait « bien posé sur un coussinet »,
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
Cotillon simple, et souliers plats.
La Fontaine peint avec des mots
Jean-Michel Delacomptée
Comment offrir une image plus naturelle ? Le naturel, là réside l’art majeur : pas de surcharge, jamais d’outrance, de maniéré, d’artifice. L’action se suffit à elle-même dans l’adéquation de chaque mot aux nécessités du récit. Le poète use d’une plume modeste mais puissamment dynamique pour donner tout son effet à ce qu’il met en scène.