C’est ce qui s’appelle mettre les pieds dans le plat !
Il semble effectivement que la disparition des derniers acteurs vivants de la tragédie, qui a mis l’Europe à feu et à sang, a ouvert un autre moment du « devoir » de mémoire.
Avec une utilisation de guillemets pour entourer « devoir » non pour nuancer le terme, mais pour souligner l’ambiguïté qui réside déjà dans cette expression. On « doit » se souvenir. La marque de cette obligation supérieure ne révèle-t-elle pas déjà qu’elle ne va pas de soi ? Qu’on le veuille ou non, à l’instar du processus individuel psychique qui fait que notre cerveau « oublie » des événements sans que nous puissions véritablement intervenir sur la sélection qui s’opère, ou sans que nous puissions volontairement faire émerger des souvenirs inconscients, la transmission de la mémoire sociale semble s’étioler elle aussi. Pour exemple, une enquête réalisée auprès de lycéens, sortant d’un établissement qui porte le nom de Charles De Gaulle, met parfaitement ce phénomène en lumière. Il ne s’agit pas simplement d’une baisse des connaissances. Une partie de cette population, jeune, ne savait pas qui était cette personne disparue il y a 40 ans, de la même manière qu’elle n’aurait pas su qui était Molière, Montesquieu ou Ferry.
S’agissant du 11 novembre, s’il n’y a plus de Poilus aujourd’hui, leurs descendants, plus ou moins directs, vivants sont encore nombreux. Mais cette population va inexorablement s’éteindre et l’absence de lien direct, qu’on le veuille ou non, va rendre la guerre 14-18 de plus en plus difficile à appréhender pour les générations futures. J’ai beau expliquer à mon fils ce qu’est un monument aux morts, à quelques années près, cette période est aussi éloignée de lui que l’est la guerre de 1870 pour moi, ou que la Révolution de 1848 pour mon père. Certes, les événements ne sont pas les mêmes. Mais sont-ils moins importants parce qu’ils n’ont pas fait 1,4 millions de morts (estimation des pertes françaises de la première guerre mondiale) ? Il ne s’agit pas d’un manque de respect pour le sacrifice qu’a pu faire toute une génération de jeunes hommes que de dire que notre mémoire collective n’est pas juste faite par le poids des morts.
La symbolique pèse également. C’est peu dire que cette guerre a été « exploitée ». Depuis son origine d’ailleurs, puisqu’il s’agissait avant tout de la revanche de 1870, préparée depuis 1880, pour « reprendre » l’Alsace et la Lorraine. Le « mythe » de ces populations sous le joug de l’empire allemand a fait long feu et l’historiographie récente nuance largement cette image : en presque un demi-siècle, on s’est accommodé, sans qu’il s’agisse de trahison ; ce qui semble d’ailleurs plus « logique ».
Enfin, la victoire militaire a également permis aux vainqueurs d’en faire une victoire politique, voire idéologique. En proie à une instabilité de régime chronique depuis la Révolution, la France venait enfin de trouver le modèle lui permettant de surmonter des crises telles qu’une guerre de quatre ans, la IIIe République. L’édification des monuments aux morts, dans les années 20, rappelle évidemment à la mémoire le sacrifice consenti, mais il grave aussi le régime républicain dans le marbre de chaque commune.
Le « devoir » de mémoire est dès lors beaucoup plus relatif.
Si la question de la disparition des commémorations du 11 novembre reste pour l’heure marginale et provocatrice, elle n’en est pas moins posée aujourd’hui. Elle est révélatrice de nos sociétés modernes, pour lesquelles les guerres sont actuellement inutiles. A l’opposé, la première guerre mondiale, une guerre de nations, nous apparait aussi absurde que les campagnes napoléoniennes.