• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

tiptop

Je suis enseignant et chercheur en histoire contemporaine travaillant sur les mondes africains et le fait politique.

Tableau de bord

  • Premier article le 03/04/2007
  • Modérateur depuis le 06/11/2007
Rédaction Depuis Articles publiés Commentaires postés Commentaires reçus
L'inscription 50 310 2354
1 mois 0 0 0
5 jours 0 0 0
Modération Depuis Articles modérés Positivement Négativement
L'inscription 0 0 0
1 mois 0 0 0
5 jours 0 0 0

Ses articles classés par : ordre chronologique













Derniers commentaires



  • tiptop 15 février 2009 13:52

     

    L’évaluation fait partie intégrante des apprentissages. Pendant de trop nombreuses années, les enseignants ont disposés de peu d’outils pertinents, fiables, bien pensés, pour mesurer les acquis des élèves. C’est dire combien les évaluations nationales CM2 2007 ont été bien accueillis car elles avaient une fonction diagnostique et constituaient un outil précieux pour déceler, en début d’année, les forces et les faiblesses de nos élèves. Elles permettaient d’affiner les programmations et de construire le cas échéant un parcours d’appui cohérent pour les élèves en difficulté (PPRE, soutien REP, RASED, différentiation dans la classe…).
    En moins d’un an, Darcos a balayé d’un revers de la main cette dynamique qui commençait progressivement à se mettre en place. Il force les enseignants, avec une brutalité inouïe (menaces, retenues de salaire, blâmes…) à rentrer dans une autre logique. Une logique marchande où les écoles seront progressivement mises en concurrence pour aboutir in fine à l’éclatement du service public d’enseignement.


    On assistera vraisemblablement à un système à plusieurs vitesses : une école pour les initiés et les plus riches (le privé y prendra toute sa part) et une école au rabais pour le « bas peuple ». Fantasmes ? Cette école existe déjà dans certains pays anglo-saxons avec des résultats pour le moins contrastés. Elle a une vertu : elle coûte moins cher aux contribuables malgré le coût social, les inégalités sectorielles, la ghettoïsation de certaines écoles, le peu de mixité sociale…. Darcos lui est séduit.
     
    Rentrons dans le vif du sujet. Nous passons donc à des évaluations bilans et non plus diagnostiques. Pour qui ? Les élèves ? Les enseignants ? Les parents ? L’institution ? La réponse est évidente, Darcos ne faisant pas mystère de sa volonté de piloter le système éducatif par les résultats. L’exigence institutionnelle est à priori légitime. Le problème est que, comme nous le verrons, les dés sont pipés. Dans l’état actuel des choses personne n’y trouvera son compte. L’évaluation des acquis des élèves, fut-elle sommative, doit être aussi un dispositif de traitement de la difficulté scolaire et permettre une analyse fine des compétences des élèves. Il n’en sera rien.
     
    Faisons d’abord un certain nombre de constats.
     
    · Les évaluations font le bilan des acquis de fin de CYCLE 3. Il parait absurde de les faire passer en janvier alors qu’il reste six mois de travail.
    · Elles sont basées sur les compétences de fin de cycle (CE2, CM1, CM2) des nouveaux programmes 2008. Problème : ceux-ci n’ont que cinq mois d’existence !
     
    Il est contraire à l’éthique professionnelle d’évaluer les élèves sur des notions qui n’ont pas été traitées en classe. Comment l’expliquer aux enfants et aux parents ?
    En outre, les enseignants ont pour vocation à prendre en compte la difficulté scolaire et faire progresser TOUS les enfants, quelque soit leur niveau de départ, et cela dans le cadre des programmes officiels. Or ces évaluations incitent fortement à faire « avaler » le programme très rapidement au risque de mettre en échec les élèves les plus fragiles.
    Ceci est aggravé par le fait que les programmes 2008 sont jugés plus lourds avec 108 heures de cours en moins. Je travaille dans un CM2 en REP. Il y a beaucoup de difficultés scolaires dans mon école. Cette année dans ma classe, seule la moitié des items peuvent être raisonnablement passés en janvier. Avec une classe plus forte, j’aurai pu peut-être aller jusqu’au trois quarts… 
     
    · Le mode binaire de notation ne permet aucune finesse d’exploitation. Il ne fait pas la différence entre une absence de réponse et une réponse erronée. Il ne prend pas en compte les réussites partielles.
    · Le système de notation est jugé trop sévère. Beaucoup d’exercices sont difficiles et déstabilisants. Exemple parmi d’autres.
     
     Dictée de B…………..
    Les enfants sont parti faire une promenade en bordure de foret. Les filles cherchent des champignons souvant cachés sous les feuilles sèches, pendant que les garçons cueillent des framboises odorante . Ils aimeraient bien voir des écureuils mais ces petit animaux ne se montrent pas facilement. De retour à la maison, ils mangerons des crêpes, avec du sucre ou de la confiture.
     
    Le maître corrige… un mot d’usage courant mal orthographié , item 28 = 0…. Deux mauvais accords dans le GN (odorante et petit sans s), item 29 = 0… un mot invariable mal orthographié (souvant), item 30 = 0… deux accords verbe-sujet mal réalisés (parti et mangerons), item 31 =0
    0 sur l’ensemble de l’exercice…
     
    Deuxième dictée, même résultat, 0 sur l’ensemble mais là, on peut comprendre.
    Dictée de R……………
    Les zenfant son parti fer une promenade en bordur de foret. les filles cherche des chanpignon souvant caché sou les feuille sèches, pendan que les garçons queillent des franboises odorante. Ils aimeré bien voire des écureuil mais ses petit zanimaux ne se montres pas facilement. De retoure a la maison, il mangeron des crèpes, avec du sucre où de la confiture.
     
    Autre exemple : j’ai testéun de mes bons élèves sur l’exercice de conjugaison. Il s’agissait de réécrire au passé un texte au présent. Il sait faire mais avec deux erreurs seulement, il a eu 0 aux trois items évalués. Pour une analyse plus fine : http://jmichel.francois.free.fr/evaCM2
     
    La dictée et la conjugaison ne sont pas des choix anodins. Devant le désastre induit par le système de notation il sera aisé pour le ministre et aux médias de tirer la sonnette d’alarme sur l’orthographe, sujet ô combien sensible dans notre pays. Et de sommer les enseignants de les remettre à niveau d’ici juin. Sans doute un bon moyen d’alimenter les fameux stages de vacances... Il ne s’agit ici nullement de nier les difficultés (réelles) de nos élèves dans ce domaine mais de dénoncer une très probable manipulation politique des résultats. Ces évaluations semblent conçues pour mettre en difficulté les meilleurs élèves, et refuser toute chance de réussite aux élèves moyens. Elles enfonceront pour de mauvaises raisons les élèves en difficulté. 
     
    Reste l’épineuse question de la saisie et la transmission des résultats.
    Tout d’abord il semblerait qu’elle soit illégale. Voici la réponse de la CNIL : « Le dossier « Saisi des résultats des évaluations des CM2 et des CE1 » a été déposé par le Ministère de l’Education Nationale le 13 janvier et n’a pas encore été traité par nos services. En l’absence d’enregistrement de la CNIL, la saisie des résultats dans ce fichier n’est pas légale, les enseignants ont donc le droit de désobéir à cet ordre. » Affaire à suivre. Le ministère a du souci à se faire.
    Officiellement les résultats par école ne seront pas en ligne mais on demande tout de même aux instits de les communiquer aux parents. Ceux-ci auront tout loisir, on comprendra leur curiosité, de comparer avec les écoles voisines ! La suppression de la carte scolaire avait été annoncée par Sarkozy. Il est astucieux de la fragiliser encore un peu plus pour justifier plus tard son abrogation pure et simple. C’est une stratégie générale. Autre exemple : en supprimant les postes de remplaçant (la situation sur le terrain est catastrophique : il y a des classes de 40 dans une commune proche de la mienne) on justifie la refonte du système en faisant appel à des officines privées pour le remplacement. Avec du personnel non qualifié cela va sans dire.
     
    Nous sommes confrontés à un choix de société important. Nous touchons à la distribution du savoir dans notre société. Le problème est que les principes démocratiques sont bafouées : les professionnels de l’éducation, la société civile n’ont pas été consultés. Le gouvernement avance masqué. Les médias font semblant de ne pas comprendre les enjeux des réformes. Les syndicats enseignants, trop nombreux, peu représentatifs, se sont agités pendant des années en criant au loup. Aujourd’hui que celui-ci est vraiment dans la bergerie, plus personne ne les prend au sérieux. Des enseignants, peu nombreux j’espère, s’enfouissent la tête dans le sable, en priant pour qu’on ne touche pas à leur statut. Les autres sont rentrés en résistance : rejet de l’aide personnalisée, refus de communiquer les résultats des évaluations. La résistance et la colère sont grandes mais la fatigue guette. Le 29 janvier, à Lyon, parmi les 50 000 manifestants, les banderoles enseignantes étaient de loin les plus nombreuses. Contrairement à la propagande gouvernementale, pas une n’évoquaient la crise ou le pouvoir d’achat. Ce n’était pas l’expression d’un mal-être diffus. Les revendications étaient précises : non à la suppression des RASED, non aux EPEPs, non à la mise en concurrence des écoles, non à la suppression de la formation professionnelle, etc… Les parents étaient présents. Lentement ils se réveillent. Ce sont eux qui feront plier le gouvernement.


  • tiptop 12 février 2009 13:10

    Curiosité : quel ouvrage de Meyrieu avez-vous lu ?



  • tiptop 11 février 2009 23:19
    J’ai rarement lu un article aussi détaché de la réalité que celui-ci. L’auteur a-t-il seulement été dans des classes pour voir comment elles fonctionnent ? Qu’a t-il lu pour débiter autant d’inepties ?
    « En effet, l’école de la République a beaucoup changé, et pas en bien, la mission d’enseigner est devenu souvent impossible. »
    C’est faux, l’école a peu changé. Beaucoup moins vite que la société en tous cas. Vous devriez lire François Dubet. Elle ne s’est pas adapté, c’est bien le drame, à la massification de l’enseignement. Elle ne s’est pas démocratisée faute de moyens (ils ont été mis là où il ne fallait pas) et de volonté politique. 
    « La gestion des élèves et des professeurs se fait maintenant à la façon du marché, dans une vision managériale de l’école. »
    Oui effectivement, c’est ce que nous prépare Darcos. Les évaluations bilans, les EPEPS, les structures privées de remplacement en sont le prémisse. Mais on en est pas là. La culture enseignante est aux antipodes de la culture managériale (sans aucun jugement ). Accuser les experts des sciences de l’éducation (vous pensez à Meirieu ?) est un contre sens total. Lisez donc Meyrieu avant de balancer des contrevérités.
    « Tout ce que l’on nommait les œuvres classiques ou modernes, jugées trop élitistes, fut retiré des programmes. »
    C’est faux. Du moins à l’école primaire. Les œuvres de littérature sont au programme. Mais elles ne sont plus au centre des désastreux programmes 2008.
     « Le pédagogisme a vicié deux générations en supprimant la transmission de la culture républicaine de l’école, et en tentant de « fabriquer » un homme nouveau, modulable mais ignorant et diplômé, »
    Mais d’où vous viennent tous ces fantasmes ? La critique du pédagogisme à l’école est à mon avis un vaste écran de fumée. Où sont-ils ces « démagogues » , ces « spontanéïstes », ces « jeunistes » ? Existent-ils vraiment de nos jours ? Des dérives existent certainement mais je ne connais dans le pire des cas que des profs usés, dépassés qui ne savent plus quoi inventer pour tenir leur classe. L’immense majorité a depuis longtemps enterrés les utopies soixante-huitardes. Et c’est heureux. Mais la critique contre les « dérives de l’innovation ( ? ? ?) » sont à mes yeux la porte ouverte à des interprétations ouvertement réactionnaires. Je perçois ici et là un amalgame entre les méthodes actives (où l’enfant travaille vraiment !) et les pédagogies du « divertissement » tant décriées où la spontanéité de l’enfant est reine. Où sont-elles ces « méthodes » démagogiques ? Ma question n’est pas faussement naïve. Je n’ai pas l’impression de vivre sur la même planète que l’auteur quand il prétend qu’elles sont au centre du système. Nous sommes dans un monde où l’accès et la gestion des savoirs se posent plus que leur simple accumulation. Outre la problématique de l’accès aux savoirs, ici se pose la question cruciale de la culture scolaire à transmettre. Luc Ferry répond très simplement que l’école a vocation à transmettre un patrimoine, une certaine tradition. Je ne suis pas tout à fait d’accord : l’école a vocation à transmettre une culture commune. Ce n’est pas la même chose. Et cette culture commune est bien ce qui pose problème aujourd’hui. Il y a deux écueils : le plus petit dénominateur commun ou « jeunisme » mais aussi une certaine tradition élitiste qui exclut une bonne partie des élèves.
    Allons à l’essentiel : la formule « l’élève aux centre du système éducatif » (Programmes 1989) a été très mal interprétée et ne doit pas être comprise comme l’aboutissement d’une soi-disant pensée libertaire post 68. Elle a quand même eu le mérite de décentrer un peu les enseignants d’un système qui n’a pas vocation (sauf à l’université) à servir la cause de leur très noble et irremplaçable discipline. Ces derniers ont une mission d’instruction ET d’éducation vis à vis de l’élève. Les deux sont indissociables. Il faut clairement marteler cette double mission dans les IUFMs. Il ne faut plus que des profs sortent de formation en pensant qu’ils vont se contenter d’enseigner leur matière. Gare aux désillusions ! Cette formule est pour moi un rappel au bon sens : on doit prendre l’élève tel qu’il est (avec ses difficultés) si on veut espérer qu’il s’élève, qu’« il devienne autre » et non le prendre tel qu’on aimerait qu’il soit. On me répondra que c’est extraordinairement difficile dans le collège actuel. C’est vrai et c’est pour ça que je suis partisan d’une vrai réforme structurelle du collège unique. Je ne peux entrer dans le détail ici mais je renvoie aux excellentes propositions de Marie Danièle Pierrelée (Principale de Collège et auteur de « Pourquoi vos enfants s’ennuient en classe »). Mais pour Darcos, contre toute évidence, c’est le maillon fort du système. Certains proposent de mettre au centre du système éducatif la relation entre l’élève et le savoir. Mais dans ce cas, le rôle de transmission qui est traditionnellement celui des maîtres ne peut suffire. Il faut construire dès le plus jeune âge un rapport sain au savoir seul garant d’une véritable réussite scolaire (voir les travaux de Bernard Charlot). Les attitudes de « faire semblant » sont à mon sens beaucoup plus responsable de l’illettrisme à l’école primaire que la polémique autour des méthodes ou du nombre d’heures passées à lire ou à écrire. Au collège et au lycée, disons le franchement, ce « faire semblant » me semble être la règle chez les élèves qui sont dans la norme mais en difficulté. La lecture de « Savoir et Banlieue » de Bernard Charlot est très éclairante à ce sujet. Nous vivons une révolution culturelle profonde que cela nous plaise ou non. 


  • tiptop 11 février 2009 18:22
    Le procès de la Françafrique est déjà largement instruit : guerres secrètes, assassinats politiques, barbouzerie, trafic d’armes, pillage des ressources naturelles, corruption, soutien actif aux dictateurs en place et j’en passe. Cependant une large partie de nos concitoyens sont encore ignorants de ces faits (les grands médias ne font pas leur boulot) et plus grave nos élus sont à l’écart de ce qu’il est convenu d’appeler le domaine réservé de la présidence. Il n’y a jamais eu sous la Vème république un contrôle démocratique de la politique africaine française.
    Au vu du bilan catastrophique de cette politique, tant au niveau Français qu’africain, il serait naïf de penser que nous pourrions nous désengager après plus de 150 ans de colonialisme et de néocolonialisme, bien que la chose soit tentante. Aussi ma question est la suivante : comment assainir les relations franco africaines ?
    Comment peut-on ne pas faire l’impasse sur le nerf de la guerre à savoir d’une part les véritables enjeux politiques, économiques et militaires et d’autre part les nombreux réseaux mafieux qui gravitent autour dans lesquels intérêts nationaux et privés se confondent. Sachant que les fortunes personnelles de certains dirigeants excèdent la dette de ces pays comment alors dissocier une vrai politique de co-développement avec la lutte contre la grande corruption ? Très concrètement, ne s’agirait-il pas au niveau européen de s’attaquer aux paradis fiscaux ?


  • tiptop 7 février 2009 15:55
    Suite et fin

    J’en arrive aux crimes contre l’humanité et aux génocides qui ont été commis durant cette période, dans les pays soumis à l’influence française. Il convient, je le rappelle, de distinguer deux périodes : avant 1974, la responsabilité élyséenne, sous la baguette de Foccart, est dominante ; après, on entre dans l’ère de l’"irresponsabilité" partagée, encouragée. Je rappelle aussi que l’hôte actuel de l’Élysée, Jacques Chirac, est l’héritier du réseau et des méthodes de Foccart. Sans la même exclusivité, certes, mais il est quand même le chef des Armées et le patron de la DGSE. De 1955 à 1970 (avec une pointe de 1957 à 1963), la France déclenche une guerre semblable à celle du Vietnam pour écraser le mouvement indépendantiste UPC de Ruben Um Nyobé. Une répression épouvantable fait de cent à quatre cent mille morts (le bilan n’a jamais pu être fait). Elle ne figure dans aucun manuel français d’histoire, bien entendu. Ce massacre a pris rapidement une tournure raciste, c’est-à-dire qu’on a stigmatisé les ennemis politiques comme appartenant à une seule ethnie, les Bamiléké - ce qui n’était pas vrai. On a attisé et cristallisé une haine ethnique. Un officier français, le colonel Lamberton, a écrit dans une revue militaire un passage que je suis obligé de vous citer tellement il évoque des tragédies plus actuelles : « Le Cameroun s’engage sur les chemins de l’indépendance avec dans sa chaussure un caillou bien gênant. Ce caillou, c’est la présence d’une minorité ethnique, les Bamiléké, en proie à des convulsions dont l’origine ni les causes ne sont claires pour personne. […] Qu’un groupe de populations nègres réunisse tant de facteurs de puissance et de cohésion, n’est pas si banal en Afrique Centrale. […] L’histoire obscure des Bamiléké n’aurait d’autre intérêt qu’anecdotique si elle ne montrait à quel point ce peuple est étranger au Cameroun ».
    La volonté de « puissance », la fable du peuple « étranger »… Moyennant quoi, on a massacré dans des proportions indicibles. Il y a deux, trois ans, quand j’ai enquêté sur cette guerre atroce, les gens qui l’avaient connu n’osaient toujours pas en parler, tellement ils restaient terrorisés. C’est inimaginable. La décolonisation de l’Afrique subsaharienne a été inaugurée par un vaste et long crime contre l’humanité, commis par des troupes françaises et leurs auxiliaires africains, les fameux "tirailleurs sénégalais" - plutôt tchadiens en l’occurrence.
    Ensuite il y a eu la guerre du Biafra. Elle est plus connue sous l’angle de l’invention des Médecins Sans Frontières. Mais la réalité n’a pas grand-chose à voir avec ce qui nous a été raconté en France, version humanitaire . La Françafrique a soutenu dès le début une tentative de sécession de la province pétrolière du Nigeria, contre la volonté d’une majorité de ses habitants. Foccart, depuis l’Élysée, et le président ivoirien Houphouët ont mené cette guerre contre les Anglo-Saxons, fournissant une grande partie de la logistique et de l’armement, avec le Gabon comme base arrière. L’emblème de la Croix-Rouge a été vite détourné : les avions soi-disant destinés au pont aérien humanitaire livraient aussi des armes. Jean-Franklin Narodetzki a parlé ce matin de l’invention du "militaro-humanitaire" à propos de la guerre civile en Bosnie : je crois qu’elle a eu lieu beaucoup plus tôt, dès la guerre du Biafra.
    Dans son livre extrêmement documenté, La politique africaine d’Houphouët-Boigny , Jacques Baulin a écrit à ce sujet un chapitre édifiant. Une société suisse était chargée de la propagande du Biafra. Baulin a retrouvé ses argumentaires. Le gouvernement fédéral du Nigeria était accusé de vouloir affamer les Biafrais. Il y a eu certes une famine très importante dans le réduit sécessionniste. Mais c’est le camp séparatiste qui a refusé la proposition d’un approvisionnement diurne : il voulait conserver les vols nocturnes mêlant les armes à la nourriture. La manipulation de l’humanitaire, au grand dam des populations civiles, ne date pas d’hier.
    En 1972, au Burundi, la dictature militaire tutsie a procédé au massacre systématique de l’élite hutue - quelque 200 000 personnes : un crime contre l’humanité massif, qui peut être qualifié de massacre génocidaire, sinon de génocide. La France était l’alliée du régime burundais, les moyens de sa coopération militaire ont facilité les massacres. Une responsabilité bien peu connue. Tout comme celle des réseaux françafricains dans les atroces guerres civiles du Liberia et de la Sierra Leone.
    En 1987, la Libye et Foccart font assassiner Sankara, avec la complicité d’Houphouët. Leur ami Blaise Compaoré prend les rênes du Burkina. Tout ce beau monde, y compris le général ivoirien Robert Gueï, prépare l’agression du Liberia "anglo-saxon", fin 1989, par les commandos de l’entrepreneur de guerre Charles Taylor. Deux ou trois ans plus tard, un disciple de Taylor, Foday Sankoh, monte une succursale en Sierra Leone, le sinistre RUF. La Françafrique a longuement soutenu et approvisionné, par ses achats de matières premières (bois, caoutchouc, diamants) et ses trafics d’armes, ces deux guérillas siamoises qui ont alerté la planète par une surenchère dans l’horreur - jusqu’aux loteries à l’amputation .
    Toujours dans la même logique de concurrence avec les Anglo-Saxons, la Françafrique a établi un avant-poste au Rwanda. Je laisse à Jean-François Dupaquier le soin de parler des responsabilités françaises dans cette affaire, qui sont incroyables. Si l’on se réfère à la grille indiquée plus haut, on observera à l’époque, auprès du régime Habyarimana et du Hutu power, la présence du réseau Mitterrand, avec différentes motivations que je vous laisse imaginer. Il y avait aussi la DRM, qui a joué un rôle de propagande très important, ne cessant de dénigrer les Tutsis, qualifiés de "Khmers noirs". Les génocidaires, eux, appelaient les Tutsis des "cancrelats". À leurs côtés, les Services français n’ont pas trouvé mieux que de lancer une "Opération insecticide", via Paul Barril . Ce travail de diabolisation n’a pas été sans effets…
    Je terminerai ce trop rapide survol par les crimes contre l’humanité massifs au Congo-Brazzaville . Après un premier coup d’État manqué en 1991, la Françafrique a restauré le dictateur déchu Denis Sassou-Nguesso en 1997, au terme d’une guerre civile. Celui-ci ayant repris ses habitudes autocratiques et prédatrices, la guerre est renée de ses cendres, entraînant une répression épouvantable. Les troupes ou plutôt les milices de Sassou y ont été secondées par une coalition françafricaine de circonstance : un corps expéditionnaire venu de l’Angola (un régime allié d’Elf, de Chirac et des réseaux Pasqua) ; un contingent tchadien de l’ami Idriss Déby ; des restes de la Garde présidentielle de Mobutu et des forces rwandaises qui encadrèrent le génocide ; des mercenaires français, et de "vrais-faux mercenaires", c’est-à-dire des militaires tricolores déguisés en mercenaires ; le tout avec l’argent d’Elf, de Bolloré, de grandes banques françaises. Entre décembre 1998 et décembre 1999, les agressions à connotation ethnique contre les populations civiles, au sud de Brazzaville et du pays, ont fait au moins autant de victimes que, durant la même période, au Kosovo, à Timor Est et en Tchétchénie réunis - en termes de morts ou de viols.
    Qui vous en a parlé en France ? Si les médias sont restés muets, ce n’est pas en vertu de la théorie du "mort-kilomètre", qui dissout l’intérêt dans l’éloignement : Timor est beaucoup plus loin que le Congo-Brazzaville ! Un pays qui, de surcroît, est l’une de nos principales sources d’approvisionnement en pétrole, et fut le berceau de la France libre. Pourquoi n’a-t-on pratiquement pas parlé des crimes contre l’humanité au Congo-Brazzaville ? Pourquoi ces reportages censurés, ces articles de désinformation ? Pour les mêmes raisons qui évincent de nos manuels d’histoire les massacres commis au Cameroun au tournant des années 60 (ou qui, en Turquie, ensevelissent le génocide arménien) : il y va d’un soi-disant intérêt ou honneur de l’État. Plutôt les intérêts de quelques-uns, et le déshonneur collectif.
Voir tous ses commentaires (20 par page)


Publicité


Publicité



Palmarès

Publicité


Agoravox.tv