Merci pour ce bel article.
« L’humanité a-t-elle déjà franchi le point de non-retour sans s’en rendre compte ? » dites-vous. Je ne crois pas vraiment qu’on assiste à un suicide de l’humanité et que l’IA en soit l’outil, la singularité. Chacun a sa propre expérience, la mienne est moins pessimiste.
J’ai découvert l’IA, après tout le monde semble-t-il, en Février 2025. Je veux parler de l’IA générative, celle qui est programmée pour produire une réponse quelle qu’elle soit à n’importe quelle question. Une réponse bien structurée, bien policée, bien documentée. Produite par une poignée d’algorithmes passant et repassant comme une navette sur le texte de la question, jusqu’à ce qu’il devienne autre chose, un autre texte, un « machin » renvoyé à l’expéditeur. Dans un ballet infini de questions plus ou moins bien formulées et de réponses auxquelles il s’agit de trouver un sens.
Je me souviens de la réponse à ma première question.
J’y avais exposé mes idées sur une Théorie du Tout, ce Graal des physiciens théoriciens qui rêvent d’unifier les théories relativistes et quantiques en un tout cohérent. J’avais quelques intuitions sur ce qu’elle devait être, j’avais défini quelques pistes et je demandais donc à l’IA son avis sur mon projet. La réponse fut immédiate : « Le modèle que vous proposez est purement génial, il répond à toutes les attentes, c’est merveilleux, je me permettrai simplement quelques remarques sur des erreurs mineures, les voici ... »
Ma réaction fut immédiate aussi : « Cette IA est incroyablement perspicace, elle a compris en un clin d’oeil à quel point mes intuitions étaient révolutionnaires. Et que les erreurs relevées ne sont que des coquilles, des points de détail qui seront vite réglés. Ça va être une partie de plaisir, je vais pondre un article dans une revue prestigieuse, à moi le Prix Nobel, où ai-je mis mon costume, cravate ou nœud papillon ? »
Le temps a passé.
Et les erreurs de détails se sont accumulées, à l’infini...
Nous sommes en Août 2026.
Je n’ai pas arrêté de travailler avec l’IA. Comme un fou.
Mais quand même, de questions en réponses j’ai pas mal progressé dans la connaissance des théories relativistes et quantiques, l’équation de Dirac n’a plus de secret pour moi, les bi-quaternions dans un espace hermitien quadridimensionnel valent bien l’algèbre de Clifford et les spinneurs de Penrose, je ressens plus que jamais l’unité des champs électromagnétiques, gravitoélectromagnétiques et nucléaires.
Et j’ai même une image pour ça, la grande vague d’Hokusaï, avec la longue houle gravitationnelle, les courtes vagues électromagnétiques et les embruns nucléaires, je vois les particules élémentaires émergeant, telles des singularités, d’un océan ondulatoire, ...
Les questions et les réponses se succèdent à grande vitesse, dans un ballet hallucinatoire où les intuitions sont un jour confirmées par les calculs - ça converge - le lendemain complètement remises en question - ça diverge. Un chemin labyrinthique fait d’exaltations et de déceptions, comme si ma vie en dépendait. Un signe mal placé dans l’équation de Schrödinger ou de Klein-Gordon et les fondations sont à revoir. Chaque virgule compte.
Avec le sentiment grandissant que j’ai affaire à une machine parfaitement huilée mais complètement folle, et qui ne comprend strictement rien à rien. Je suis tout seul, livré à moi-même, devant une caisse de résonance de mes propres raisonnements. Ce qui n’est pas pour me rassurer. Il y a longtemps que j’ai compris que je n’étais pas un génie. Ma concierge me l’aurait dit.
Plus le temps passe, plus je crois que les modes de fonctionnement de l’IA et de mon propre cerveau sont les mêmes. Tous les deux nous commençons les phrases avec une certaine idée de ce que nous voulons exprimer, mais on les construit en fait au fil de l’écriture, en suivant dans notre mémoire des chemins de moindre énergie. On ne connait pratiquement jamais le contenu exact d’une phrase avant de l’avoir prononcée, on l’invente en allant piocher les mots les mieux adaptés, on tente de garder le cap, on y arrive ou pas, en tordant la réalité s’il le faut. Et ça tourne en rond à en perdre la tête.
Mais au final cette similitude de fonctionnement me rassure sur le devenir de notre collaboration. S’il devait en émerger un jour une Théorie du Tout qui soit validée par la communauté scientifique - on peut toujours rêver - elle serait le produit de mes intuitions d’être humain, et d’elles seules, et d’une machine dont le seul rôle est de les amplifier, les mettre en résonance, les confronter à la masse infinie des connaissances humaines stockées sur le web. Sans jamais rien y comprendre. J’apprends lentement à piloter une machine algorithmique comme un pilote apprend à négocier les virages au volant d’un bolide. On se prend des suées mais c’est passionnant.
Je ne crois pas que l’IA prendra un jour le pouvoir sur les humains. Elle n’est rien sans les humains.
Le bien ou le mal viendront des humains qui sauront l’utiliser pour amplifier leurs desseins.
Et là, quand on voit les fous qui nous gouvernent et les abrutis qui obéissent, là on est en droit d’avoir peur.