"J’ai toujours cru ce qu’on me disait à ce sujet, à savoir que sans les Arabes nous ne saurions rien des Grecs, que c’est grâce à eux que l’Europe a eu accès aux textes grecs et donc , in fine, aux Lumières. Je suis donc surpris d’apprendre qu’il n’en est rien et de savoir grâce à Gouguenheim (et à votre article qui confirme, même indirectement, sa pertinence) qu’il existait au moyen âge, dans nos monastères, un vif intérêt pour cette chose étrange qu’est la philosophie grecque aux yeux des barbares occidentaux que nous sommes. "
Le problème est que ce "vif intérêt" a été filtré par les dogmes chrétiens. Il en est de même pour le monde musulman. Mais là, Gouguenheim fait dans le sophisme du "deux poids, deux mesures".
Le même sophisme est à l’oeuvre lorsqu’il diagnostique un hellénisme limité en Orient (ou encore de la maîtrise de la langue grecque). Rémi Brague (et là, je crois, c’était une critique voilée) rappelait que l’ "hellénisme" n’était pas un phénomène de masse, en Orient comme en Occident. Le changement commence avec la Renaissance où l’intérêt pour la philologie classique va grandissant (c’est là où Brague parle de "filet" pour le Mont Saint-Michel et d’"inondation" pour l’Italie puis l’Europe de la Renaissance).
Le problème avec le livre de Gouguenheim, se ne sont pas les erreurs factuels mais plutôt les sophismes et les traitements déséquilibrée qu’il applique aux aires qu’il est censé étudier. Sans doute qu’à force de vouloir tordre le cou aux clichés popularisés par les médias et certains manuels, il a versé dans le même manque de retenue.
ps : pour être plus bachelardien, j’aurais mis des guillemets à "arabe" dans chaque occurrence. L’économie de langage aboutit parfois à des raccourcis pénibles à lever.
C’est un point qui a été soulevé par les critiques de Gouguenheim : la où ses sources invitaient à la prudence, lui faisait dans "l’histoire-fiction" ou encore dans de la "What-if History" (les deux qualificatifs sont de Alain de Libera).
Même Minio-Paluello se montrait plus prudent dans ses discussions avec les collègues. Il faut dire que nous savons tellement peu sur la biographie de Jacques de Venise !
Autre point totalement négligé par S.G dans la circulations des textes : la conquête islamique aurait même - indirectement - suggéré un renouveau byzantin dans l’acquisition du savoir (cf. Dimitri Gutas).
Petit point d’auto-évaluation : l’apport le plus novateur de cet article tient dans l’usage de la référence qu’est Claudio Sánchez-Albornoz.
A part un forum conservateur (Les Pères Fondateurs) et un blog (politiquement très douteux) qui mentionnent très brièvement les deux historiens, personne n’avait établi entre Gouguenheim et Sánchez-Albornoz un rapprochement documenté, appuyé par des extraits significatifs.
J’ai pris connaissance de cet état des choses sur le net juste avant d’appuyer sur le bouton "publier" d’Agoravox, histoire d’ajouter d’autres sources si cela s’avérait nécessaire
C’est tout de même regrettable : le cas espagnol reste malgré tout riche d’enseignements. C’est un pays qui a dû faire face à son passé "islamique" et très souvent, cela s’est déroulé par la "minimisation", le refoulement, la dénégation, le recours au mythe du despote oriental mais aussi à un raisonnement démographique racialiste. Ce qui nous semble être une "doxa" de toujours est en fait une "désidentaricisation" récente qui ne remonte que vers les années 1970.
Voir en Gouguenheim un dépassement intellectuel est tout simplement une erreur doublée d’une méconnaissance collective agissante et nocives des mileux médiatiques et "militants".
L’autre ironie de l’affaire est que Sánchez-Albornoz avait un patronyme "à moitié arabe" !
C’est que Roger-Pol Droit s’en tire à bon compte, malgré tout.
En faisant ce fameux article dans Le Monde, d’un enthousiasme primesautier, il a tenté de porter atteinte au capital symbolique de chercheurs connus.
En termes crus : il voulait se les faire (Alain de Libera, Arkoun, Edward Said). Sauf que certains ne se sont pas laissés faire.
Il est vrai que l’essayisme (à la française) encourage aussi à la bravade d’opérette. Ce "livre" aurait dû être un simple article ou encore, un écrit publié sur deux ou trois livraisons. Mais comme l’histoire se fait à coup de polémiques ... on est certain de s’en coltiner d’autres tout prochainement !
Quand à l’hyper-spécialisation, je reprendrai, en déformant un peu Leibniz, sa sage constatation, voulant que la science se concentre à mesure qu’elle s’étend.