Vous faites de l’argent la cause de ce que vous appelez la philosophie de l’avoir en opposition à celle de l’être qui serait quoi ? La plus éthique ? Je veux bien mais vous visez le faux coupable. L’argent est un moyen et il doit être remis dans cette perspective. Il n’a aucune valeur morale ou immorale, ne corrompt personne du fait de sa seule existence mais permet à un cultivateur de tomates d’acquérir du poisson, de la viande, du pain, etc... sans avoir à faire ses courses avec un camion de tomates à échanger.
Quant au virtuel, que vous reléguez pratiquement au rang d’irréel, il représente ce qui est virtuel, c’est à dire tout le bénéfice de l’usage de la voiture qui n’est pas encore achetée, de la maison qui n’est pas encore construite, de l’entreprise qui n’est encore qu’en idées, tout ce que l’on prévoit de faire avec le crédit sollicité. Le virtuel existe, appelez-le réalité potentielle si vous voulez.
D’autre part, dans la critique à la finance que vous faites, vous confondez l’extrême fluidité de la masse monétaire, libre de contraintes et pompée par la finance sans jamais revenir réellement dans le circuit, restant et grossissant dans la pompe amplifiant l’effet de bulle financière et de concentration du capital, avec le rôle naturel du flux monétaire. Encore une fois, il faut faire la différence entre les concepts d’économie de marché, de capitalisme et de flux monétaire. C’est le manque de régulation de la finance qui a créé la situation actuelle et non pas les concepts de finance, de crédit ou de dette eux-mêmes. Vous rendez coupable le messager, ce n’est jamais la bonne solution.
« Personnellement, si je me retrouve sur une ile déserte, je préfère avoir
un peu de nourriture, des semences et des outils de jardins plutôt
qu’une montagne d’or. »
La première fois que je suis tombé en panne d’essence, je me suis dit la même chose : si je continue à pied, je ne vais pas en avoir besoin. Quand je suis arrivé au bout des 500 bornes que j’avais à faire, j’ai compris ma connerie en voyant toutes les voitures, parties en même temps que moi, garées depuis 15 jours. Qui vit seul dans une île déserte ? Quel est la force de cet exemple ?
Une analogie a toujours ses limites mais celle que vous posez, le transport d’un élément indispensable à la vie, est particulièrement mal choisie car le flux monétaire est le sang de la vie économique. Si c’est la représentation en papier qui vous gêne, remplacez-la par de l’or (du coup, les limites du patron-or n’en seront que mieux dévoilées ) ou des marchandises dans un système de troc. La liquidité du fleuve qui répartit l’accès au ressources, a besoin d’une unité de compte pour éviter la viscosité que représenterait l’échange direct de bien par le troc ou la rareté de l’or. Cette unité de compte des ressources, la monnaie, est distribuée par le crédit de la même manière que l’on permet le détournement et stockage de l’eau pour irriguer un champ puis retourne au flux principal lors du remboursement. Sans ce circuit aucun échange économique n’est possible.
D’autre part, l’argent ne se crée pas à partir de rien comme le libertarianisme essaye d’enfoncer dans les esprits afin de prôner un retour à l’or et, par là, une protection du capital accumulé entre les mains de l’aristocratie marchande ( cf, le programme de Ron Paul ). la sollicitude de crédit représente les expectatives futures des consommateurs ou des entrepreneurs - cad les emprunteurs - donc représente à la fois, une richesse à consommer ou à extirper par l’investissement et aussi un risque de non remboursement de l’emprunt, de non retour de l’eau monétaire dans le courant principal. Le système capitaliste marche mal, c’est évident puisqu’il conduit à une concentration terrible des ressources et donc au résultat contraire qu’il prétend. Là est le problème, pas avec l’argent ni même avec la création monétaire en tant que telle sinon avec le système de répartition des ressources qui doit être régulé de manière à ce que la concentration soit moins brutale. Ce n’est qu’une question de volonté politique, et c’est pour cela que l’on tarde tant, d’ailleurs.
Sur quoi se baserait-on pour réclamer la fin de l’argent ? L’argent ne
corrompt personne, c’est un moyen, il n’a pas de volonté propre. Ce sont les personnes qui donnent un
caractère ou un autre au pouvoir de l’argent et donc corrompent ou se laissent corrompre. Qui nous dit que dans un système non monétaire, la concentration des ressources ne se produirait pas ? Il suffirait qu’il n’y ait pas d’autres règles que celle de protéger la propriété de chacun. C’est la situation actuelle de la finance. C’est pourquoi je parle de régulation du flux monétaire et non de sa destruction.
Quant à avoir tort ou raison, mahatma, je ne comprends pas le but de votre avertissement. Je pense être entrain de m’expliquer clairement et si ce n’est pas le cas, vous pouvez toujours me demander de préciser si cela vous intéresse.
Vous me faites penser à un groupe d’hommes consternés par le comportement du fleuve qu’ils ne comprennent pas - j’en fait partie, moi aussi. Les uns prônent la soumission aux caprices du fleuve magique ( l’école de Vienne, Hayek et l’ultralibéralisme ), les autres sa mort par un assèchement pareillement magique ( l’alter n’importe quoi, les mystiques new age qui, logiquement, puisent dans l’édifice théorique des premiers ), d’autres encore, sa domestication qui elle n’a plus rien de magique sinon qu’elle oblige à s’unir pour affronter une telle force de la nature ( Marx, Keynes et les tenants de l’interventionnisme ). Ces derniers affrontent aussi le problème de la compréhension globale du comportement du fleuve et la transmission du savoir qu’il pourraient acquérir aux tenants de la pensée magique comme mode de relation avec le milieu. On en est là avec l’argent. Que faire : s’y soumettre, le tuer ou le domestiquer ?
L’analogie entre le culte au surnaturel et le culte à l’argent est valable mais, à mon sens, elle doit être complétée par la vision globale du contexte dans lequel se construisent ces cultes.
L’argent - la masse monétaire - est la représentation virtuelle des ressources accessibles dans le présent et le futur plus ou moins immédiat. Il irrigue, en théorie, tous les agents économiques de la société comme un fleuve fertilise la terre en déposant ses alluvions. L’analogie se comprend mieux lorsqu’on la poursuit jusqu’à comparer l’argent au premier grand fleuve aux bords duquel se sont installés des êtres humains. Ce fleuve qui donne tout ne pouvait qu’être assimilé à une divinité surnaturelle tant ses crues signifiaient, à la fois, la destruction de l’effort des hommes et la promesse d’un futur encore meilleur grâce à la nouvelle dépose de terre fertile. Il a fallu le domestiquer, le descendre de son piédestal divin afin de le soumettre et d’en réguler le flux. Le réguler et non pas l’assécher fut la solution que les hommes mirent en place. Le fleuve perdit ainsi sa magie et fut soumis aux besoins des hommes, eux-mêmes soumis aux dieux.
Voilà pourquoi je pense que ce culte de l’argent ne pourra disparaître que par la compréhension réelle de ce qu’est l’économie de l’espèce humaine et sa domestication de la même manière que la domestication des grands fleuves a révolutionné notre mode de vie, il y a des milliers d’années. Je ne pense pas que ce sera par la grâce de la disparition de l’argent.